Le chemin de l’oubli, 1904
Certitude
MÊME si, dans ton cœur, tu voulais m’échapper.Je sens que mon désir a su t’envelopperD’une étreinte invisible où ton âme s’est prise…
Tu peux bien quelquefois oublier par surpriseEt vivre doucement ta vie autour de toi,Comme si tout entière elle était loin de moi.Tu n’as plus tes yeux las ni tes lèvres pâlies,Ni ton front de mystère et de mélancolies,— Ce visage des soirs où l’on s’est trop aimé ;Ton sourire d’enfant s’est comme ranimé ;Limpide en sa candeur que nul secret n’altère,Ta voix a retrouvé ce charme involontaireEt cette insouciance et ce timbre moqueurDes mots légers et purs qui sonnent clair au cœur.En rassemblant, le soir, les heures dispersées,Tu peux dire au hasard tes pas et tes pensées,Sans craindre un souvenir qu’il ne faut plus avoir ;Et toute la douceur tranquille du devoir,Tout le fidèle accueil des choses coutumières,La forme des objets, la couleur des lumières,Tout cela redevient ta vie et ton amour…
Mais quelquefois, dans l’ombre, à la chute du jour,Quand ton œil obscurci rêve aux marges d’un livre,Tu sens, au long de toi, confusément revivreComme un effleurement de lèvres et de mains,Et ton cœur s’abandonne aux furtifs lendemains…
26 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources