Le chemin de l’oubli, 1904
Désir muet
Vous détournez les yeux, nous parlons d’être amis,D’être heureux, de sourire encore.Et parfois, sur un mot que vous avez permis,L’espoir en mon cœur veut éclore.
Mais je me ressouviens du passé hasardeux,J’arrête l’aveu qui s’élance.Et graves, un moment, nous l’écoutons tous deuxQui s’éloigne dans le silence.
Je n’ai rien dit ; pourtant vous m’avez entenduEt vous m’en voulez de me taire :Car mon silence laisse entre nous suspenduPlus d’amour et plus de mystère.
Vous incliniez la tête et, rougissante un peu,Vous prépariez votre surprise ;Vous regrettez surtout, peut-être, de l’aveuLe reproche qu’il autorise.
Même sans m’accueillir, même si mon amourÉtait de ceux que l’on repousse.Vous étiez déjà prête à m’offrir en retourUne amitié sensible et douce.
J’ai plus troublé votre âme en ne vous disant rien.Vous demeurez tout inquiète ;Et c’est vous, maintenant, dont le cœur près du mienA la fois redoute et souhaite.
En dépit de vous-même, un caprice déçuA mon amour vous intéresseEt vous vous demandez par quels mots j’aurais suVous émouvoir de ma tendresse.
Tout mon désir muet vous gagne en ce moment.Je vous regarde avec délice…Je n’aurais pas été sans doute votre amant ;Je suis un peu votre complice.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources