Le chemin de l’oubli, 1904
Prudence
Si je voulais, peut-être, douce amieQue je plains et qui me plaignez,J’éveillerais la tendresse endormieAu fond de vos yeux résignés.
A votre insu, j’entrerais dans votre âme ;Vous me sentiriez devenirTel, malgré vous, que votre ennui réclameL’amant prochain qui doit venir.
Je sais les mots dont la ferveur tremblanteBerce le cœur sans l’apaiser,Et, peu à peu, sur la lèvre brûlantePrépare le premier baiser.
Je sais, je sens l’heure obscure où persisteL’éternel besoin de trahir,Où, dans le soir qui tombe, l’on est tristeD’être fidèle et d’obéir ;
Où le devoir tout à coup se révèle,Morne, mélancolique et nu,Où le désir d’une étreinte nouvelleÉmeut d’un frisson inconnu.
Je sais qu’un geste, un regard, un sourireFont le silence plein d’aveux…Et je n’aurais, alors, sans vous rien dire,Qu’à me pencher sur vos cheveux.
Docilement, vous me laisseriez prendre.Ce soir, dans ma main, votre main.Qu’un autre, hélas ! plus avide et moins tendreSur vos genoux prendra demain.
Et nous serions amants, voués aux doutes,Aux mensonges de chaque jour,Aux désespoirs des cœurs furtifs, à toutesLes angoisses d’un pauvre amour.
Et nous n’aurions, parfois, sans les paressesQui font les baisers plus aimants,Que le bonheur de rapides caressesEt de hâtifs consentements.
Nous userions ce qui nous reste encoreDe rêve possible à tous deux.Pour des plaisirs que la fièvre dévore,En des rendez-vous hasardeux.
Et le fardeau des misères passéesDemain retomberait sur nous.Si je laissais s’alanguir mes penséesImprudentes, autour de vous.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources