Le chemin de l’oubli, 1904
Éveil
A Madame J. Bartet.
Je me souviens… Ce fut un dimanche, à midi,Que mon cœur tout à coup troublé s’est enhardiJusqu’à son premier rêve, épris d’être plus tendre ;Et, depuis ce jour-là, j’ai commencé d’attendreQuelque immense bonheur qui n’est jamais venu.
Mes yeux nouveaux riaient à ce monde inconnuOù l’homme traînera son ennui monotone,Mais dont l’enfant joyeux avidement s’étonne :J’avais sept ans peut-être et ce preste désirOù l’œil voudrait tout voir et la main tout saisir.Mais qui s’arrête encore au seul aspect des choses.J’aimais confusément les soirs d’être si rosesEt d’allumer parfois, à l’heure où tout s’endort,Aux vitres des maisons leurs grandes flammes d’or ;J’aimais les jardins fiers de leur verdure neuve,La brume des coteaux, et j’aimais l’eau du fleuveD’avoir tant de reflets tour à tour bleus ou grisEt de couler si vite entre ses bords fleuris.J’aimais l’ombre, en été, l’ombre tiède et légère…Je vivais tous mes jours blotti près de ma mère,Dans un pli de sa robe, au creux de ses genoux ;Je me sentais comme elle un cœur peureux et doux,Un tendre cœur d’enfant maternel aux poupées.Je regardais ses mains, tout le jour occupées.Où se hâtait l’aiguille alerte, où les ciseauxS’ouvraient parfois comme les ailes des oiseaux.Et, près d’elle, immobile, et pourtant hors d’haleine,J’essayais d’imiter les belles fleurs de laineQui semblaient sous ses doigts éclore en quelques points.Puis, je quittais l’aiguille et je serrais les poings,Las d’avoir si longtemps visé comme des cibles.Au long du canevas, les trous inaccessibles…
Et je vivais ainsi, n’ayant pas d’autres vœuxQue de sentir, parfois, traîner dans mes cheveux,Sitôt que je levais ma tète ébouriffée,Nonchalante, un instant, la main aux doigts de fée.Je n’imaginais rien de ma vie, autre part ;[e me voyais grandir et vieillir, sans départ,Dans ce même coin, près de la fenêtre claire.Doucement, gravement, je me sentais me plaireA cette quiétude heureuse où je vivaisRêveur, mais sans savoir même que je rêvais,Tant le plaisir toujours y suivait la promesse.
je me souviens… Ce fut un dimanche, à la messe.je revois ma grand’mère, avec son châle noir,Qui, des yeux me faisait me lever ou m’asseoir.J’entends encor les clefs qui tintaient dans sa poche…Dans la pénombre, autour de nous, de proche en proche.Sonnant sur le pavé glissant de marbre nu,J’écoutais se hâter les pas trotte-menuDes vieilles en retard, toutes préoccupéesDe réclamer sans bruit leurs chaises usurpées ;J’écoutais, sans tourner la tête, sagement.D’église s’emplissait d’un long chuchotement…Ma grand’mère, parfois, me confiait son livre ;Et, quand j’ouvrais enfin les deux fermoirs de cuivre,Je baisais longuement, d’un cœur dévotieux.Quelque image bénie où trônaient dans les cieuxTous les saints et Dieu même, avec sa barbe blanche.
Je me souviens… Ce fut à la messe, un dimanche.D’avance, j’ai connu mon destin, ce jour-là,Et d’un premier désir vague mon cœur trembla,Comme, au seuil de l’amour, tremble le cœur des viergeSur l’autel, on avait allumé tous les cierges.Et l’on avait brûlé peut-être plus d’encens ;Dans un rayon, des grains de poussière dansantsAmusaient mon regard de leurs rondes légères.Je sentais, malgré moi, des douceurs étrangèresDistraire mon esprit de son recueillement.J’attendais quelque chose, en moi, confusément.Je découvrais soudain qu’une obscure défenseVeillait de tous côtés autour de mon enfance ;J’éprouvais que mon cœur était emprisonné.Que je restais petit, depuis que j’étais né.Mais qu’un jour de langueur inquiète et ravieUne ivresse inconnue entrerait dans ma vie,Que je serais plus tard un autre, et pourtant moi..Je me réfugiais, pensif, en mon émoi,Et je fermais les yeux, comprenant qu’il existeUn monde intérieur où l’on est seul, et tristeOu joyeux de chagrin ou de bonheur secret.Et, sans espoir précis, j’avais comme un regretDe vivre insoucieux, d’être un enfant encore.Dont l’âme curieuse elle-même s’ignore,Un chimérique enfant, trop sûr d’être adoré…Mes yeux rêveurs suivaient le beau rayon doré,
Délaissant le vieux livre et les vieilles images,Comme autrefois les yeux dociles des rois mages,Guidés par le regard divin tombé du ciel,Suivaient, de pas en pas, l’étoile de Noël.J’étais plein d’une attente, et dans l’église sombreLe beau rayon doré faisait sortir de l’ombreLes sourires pieux éclairés un moment…Enfin il se posa, mystérieusement,De visage en visage, et comme par surprise,Sur une femme en pleurs dans une robe grise.Et je ne vis plus qu’elle, et ce fut comme siTout le reste s’était brusquement obscurci.Et la lumière était, en l’éclairant, si belleQue l’oblique rayon semblait émaner d’elle.Sa nuque était penchée au bord du col montant ;Mes yeux n’apercevaient qu’un peu d’elle pourtant,Et j’étais sûr déjà de l’aimer tout entière :Je devinais le coin de sa lèvre en prière ;Ses clairs cheveux brillaient, noués de velours noir.Du même blond rosé que le soleil du soir ;Ses yeux cachés pleuraient, contre sa main mouillée.Un de ces deuils muets de femme agenouillée,Toute blessée encor de quelque morne adieuQu’elle dérobe au monde et qu’elle avoue à Dieu.Toute son attitude allongeait sa sveltesse ;Et, de la voir si jeune avec tant de tristesse.Je me sentais troublé d’un vertige inconnu.Sa manche découvrait un peu de son bras nu,Et la toute-puissante angoisse d’un mystèreM’enivrait peu à peu d’un trouble involontaire.J’aurais voulu baiser les larmes de ses yeuxEt grandir tout à coup pour la consoler mieux ;Et, dans un brusque émoi, j’ai compris que ma vieSerait toute en mon cœur et toujours asservie,Sans lumière et sans joie, au charme humble et discretDes pauvres yeux meurtris qui pleurent en secret.
122 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources