Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le chemin de l’oubli, 1904

Petite Amie

André Rivoire· 76 vers

Le vieux jardin aux murs fleuris de clématite,Quand je ferme les yeux m’apparaît toujours grand,Et vous m’apparaissez toujours toute petite.Le visage éclairé d’un rire espiègle et franc.

Je vous revois toujours dans l’herbe ensoleilléeOù tremblaient, au matin, de lumineux réseaux,Légère et bondissante, aussitôt réveillée,Cherchant partout des yeux les fleurs et les oiseaux.

On n’était jamais sûr, à la plus haute branche,De ne pas voir surgir dans les feuilles, soudain.Votre figure blonde et votre robe blanche,Comme une fleur grimpante au milieu du jardin.

Moi, j’étais votre aîné de quelques jours à peine :Je crois bien qu’à nous deux nous n’avions pas vingt ans.Vos caprices régnaient sur mon âme incertaine,Je suivais comme un fou vos désirs inconstants.

Vous saviez ma faiblesse et vous brusquiez sans trêveAvec des mots railleurs, dont je pleurais parfois,Mon cœur épris déjà de tendresse et de rêveEt de sages projets murmurés à mi-voix.

Vous ne vouliez pas voir mes yeux pleins de reproches ;Mes pas, derrière vous, se hâtaient tristement.J’aurais aimé des jeux calmes, où l’on est proches,Où l’on se dit : « Monsieur, madame, » en se nommant.

Dédaignant la poupée et les pâtés de sable.Vous n’aimiez que les jeux bruyants et garçonniers ;Vous n’aviez de bonheur que d’être insaisissable,Et vos gestes boudaient, s’ils étaient prisonniers.

Vous pâlissiez bientôt sur les livres d’études ;Par delà les gros murs sombres de la maison,Vos rêves pourchassaient toute la multitudeDes insectes cachés dans l’herbe en floraison.

Les lettres, une à une, au long de chaque ligne,Marchaient en file noire, ainsi que des fourmis ;Des moineaux effrontés venaient vous faire signe ;Vous regardiez de loin les arbres, vos amis.

Vous écoutiez les chiens courir sur la pelouse,Et vous aviez parfois des larmes dans les yeux.Et votre petite âme était toute jalouseDe leur course enivrée et de leurs bonds joyeux.

Vous ne compreniez pas qu’à l’heure chaude où vibreLa rumeur de l’été sous le ciel éclatantOn puisse être vivante et ne pas être libre,Quand tout le grand jardin vous rit et vous attend.

Votre cœur s’irritait, sans comprendre qu’il failleSur des mots inconnus tendre ses yeux distraits,Au lieu de s’en aller, sous un chapeau de paille.Courir dans le soleil et s’éventer d’air frais,

Au lieu de se rouler dans l’herbe et dans la mousse.D’écraser dans ses mains les roses des massifs !…Et le soir seulement vous étiez grave et douce.Avec des gestes lents et des regards pensifs.

Vos pas se rapprochaient de la maison amie,Sitôt que vous sentiez les ombres en chemin ;Peureuse, tout à coup, dans la clarté blêmie.Les fleurs que vous teniez vous tombaient de la main.

Vous m’appeliez des yeux ; mon heure était venue :Docile, près de moi, vous daigniez vous asseoir,Et ma tendresse enfin, tout le jour méconnue.Vous était un refuge aux approches du soir.

Alors vous n’étiez plus rieuse ni farouche ;Vous-même, vous preniez ma main sur mes genoux ;Des mots presque amoureux montaient à votre boucheTandis que le jardin mourait autour de nous…

Inoubliables soirs où, l’âme déjà tendre.Nous nous sentions unis par le double besoinVous, d’être protégée, et moi, de vous défendreContre les sourds bruits noirs qu’on entendait au loin.

Mes bras à votre cou rassuraient votre crainte ;Vous incliniez la tête et vous fermiez les yeux.Aimant déjà peut-être en cette longue étreinteUn espoir de bonheur vague et silencieux.

Et peu à peu, serrés bien fort l’un contre l’autre,Immobiles, muets sous le ciel obscurci.Nous n’entendions plus rien que mon cœur et le vôtre,Et nous n’aimions plus rien que de rester ainsi.

76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources