Le chemin de l’oubli, 1904
Fin d’Amour
Il faudra l’oublier… Il faut… Je le sais bien,Hélas ! qu’après son cœur l’oubli prendra le mien..Pourtant, je ne veux pas encore…Moi-même, je prolonge avidement l’émoiQue le passé fragile éveille encore en moi…J’ai des tristesses qu’elle ignore.
Non la tristesse vaine, égoïste en ses pleurs,Et qui n’exalte en nous que nos propres douleursCette tristesse-là, qu’importe !J’ai connu trop souvent le mal d’avoir aimé.Sa perte laisse en moi le deuil accoutuméQue laisse une espérance morte.
Au loin, tout m’apparaît vide et silencieux :Elle manque à mon cœur, à ma bouche, à mes yeux.Mais je me résigne à ma peine.Ce qui s’afflige en moi, ce n’est pas seulementMa brusque solitude et mon délaissement…J’ai su lui pardonner sans haine.
D’autres avaient passé, dont l’adieu me fut prompt ;D’avance, je sais bien que d’autres passeront ;Mon regret les suivra, peut-être.Et, d’un suprême effort, voudra les retenir ;Puis de ma vie, un jour, puis de mon souvenir,Je les sentirai disparaître.
Je ne m’en voudrai pas du bonheur passagerQue nos désirs changeants n’ont pas su prolonger :Nous nous serons aimés sans crime ;Nous serons demeurés des amants inconnus.Libres et sans remords de s’être appartenus :Nous n’aurons pas fait de victime…
Mais toi, pour t’aimer, toi, pour avoir acceptéTon amour dans mon cœur et dans ma volonté,Pour avoir permis l’imprudenceDe tes yeux qui, toujours, guidaient jusqu’à mes yeuxD’un avide et luisant regard, insoucieuxQu’on surprenne leur confidence ;
Pour n’avoir point forcé ton visage au secret,Pour avoir accueilli ton désir indiscretQui nous dénonçait à voix haute,Comme je nous croyais sûrs de toi, sûrs de nous,Sûrs d’un assez profond bonheur pour être absousDe ta folie et de ma faute !
Oh ! comme je t’ouvrais, d’avance, ma maison,Il comme je t’avais donné sans trahisonTout mon cœur et toute ma vie !Mais ton cœur incertain s’est bien vite repris :Quand elle eut un moment rêvé sur les débris.Ta tendresse fut assouvie.
Je me retrouve seul et tu ne m’as laissé,De tout cet espoir jeune et de tout ce passé,Que la rancune et que la honteD’un de ces lents remords que rien ne peut guérir,Et dont le goût de cendre, à l’heure de mourir,Du cœur aux lèvres vous remonte…
54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources