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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le chemin de l’oubli, 1904

Là-bas

André Rivoire· 96 vers

LA-BAS, dans ma petite ville,Qui s’éveille dès le matinEt qui s’endort, le soir, tranquille,A l’heure où le soleil s’éteint,

Au pied des coteaux que domineUn mont neigeux à l’horizon.Au bord du fleuve qui chemineA la porte de ma maison.

Dans ce pays de ma JeunesseOù mes quinze ans ont frissonné,J’irai pour que mon cœur renaisseTendre et fort comme il était né.

Je quitterai la chambre étroiteOù, quand je m’éveille alourdi,Jamais la vitre ne miroiteMême au clair soleil de midi.

La chambre où le jour lent se traîneSans presque changer de couleur,Où le printemps allume à peineDans l’ombre une vague pâleur,

La chambre où, depuis tant d’années.J’ai senti mourir, chaque soir.Avec le déclin des journéesUn peu de force, un peu d’espoir.

J’ai vécu là ma solitude,Meurtri, nuit et jour, dans mon coin.Par la rumeur de multitudeQui monte de la Ville, au loin.

Ombres vaines et familières,Des femmes venaient, tour à tour,M’apporter comme des geôlièresMa part d’ivresses et d’amour.

Leur fièvre ajoutait à mes fièvres ;Leur bouche, au lieu de l’apaiser,Laissait plus ardente à mes lèvresL’éternelle soif du baiser.

Elles-mêmes, ailleurs captives,Compagnes aux brusques départs.Elles venaient, toujours hâtives,Bousculant mes rêves épars.

Je perdais ma vie aux écoutes.Sitôt que s’éloignait leur pas.Ce même pas pressé de toutesQui bientôt ne revenait pas.

Et je demeurais, sans pensée.Las de vivre et comme endormi.Et ma jeunesse s’est passéeSans amour qui fût un ami…

Soirs lourds d’attente monotoneOù je m’enivrais de souffrir,Vous m’aviez fait un cœur d’automneQui se résignait à mourir !

Accablé de silence et d’ombre,Je devenais triste et mauvais,Et mon âme devenait sombreComme la chambre où je vivais…

Loin des bruits vains quittés la veille.Sans rien dire, j’arriveraiLà-bas, à l’heure où tout s’éveilleDans le tiède matin doré.

Je n’aurai prévenu personne.J’irai chez moi, tout simplement,Passant matinal qui frissonneD’allégresse et d’étonnement.

Sur leur porte ou de leur fenêtre,Des gens, tout le long du chemin,Souriant de me reconnaître,Me feront signe de la main.

Tout fier des bonjours qu’on m’envoieEt gai de tous ces yeux contents,J’irai sans hâte, avec la joieDe revenir pour très longtemps.

Je rencontrerai sur ma routeDe ces vieux amis d’autrefois.Que j’avais oubliés sans doute,Mais que j’aime quand je les vois.

Nous nous sourirons sans envie :Des noms, à peine prononcés.En moi, soudain, rendront la vieA des visages effacés.

Gaîment, sans paroles profondes,Nous causerons, à pas plus lents.Eux, de leurs fils aux boucles blondes,Moi, de mon père aux cheveux blancs.

Et, l’âme tout à coup rieuse,Je me sentirai rajeunirA la douceur impérieuseDu retour et du souvenir.

Bientôt je ne saurai plus mêmeQue j’ai pu vivre, sans bonheur,Si longtemps, loin de ce que j’aime…Je serai comme un promeneur :

Je ne me souviendrai qu’à peineDu passé d’hier, si lointain !…J’aurai l’illusion soudaineD’être sorti de grand matin.

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources