Le chemin de l’oubli, 1904
Réveil
J’OUVRE les yeux. La chambre est tout ensoleillée :Une rumeur emplit la maison réveillée.J’entends des pas, des voix. Je me soulève un peu.Un arbre, devant moi, tremble sur le ciel bleu,Et des ombres d’oiseaux glissent sur la fenêtre.J’écoute, au loin : j’essaie, aux bruits, de reconnaîtreSi ce beau jour d’automne est proche de midi…Un moment, je retombe au bien-être engourdiOù le sommeil encor prolonge un vague rêve ;Je ferme doucement les yeux pour qu’il s’achève,Et l’arbre que j’ai vu devient tout un jardin…Je sens qu’il est très tard et m’éveille soudainAvec l’illusion d’une jeunesse neuve.La cloche d’un bateau qui tinte sur le fleuve
Tinte aussi dans mon cœur, légère, et je revoisLes bateaux merveilleux qui passaient autrefois.Je retrouve mon âme enfantine et rieuse…Celle que j’ai n’est plus vive ni curieuse :Elle s’éveille au soir, inerte tout le jour ;Elle traîne en silence un vague ennui d’amour ;Elle ne connaît plus les claires matinéesOù l’on rentre, les bras lourds de fleurs butinées :Elle est découragée et vieillie ; et pourtant,Quand elle se souvient, je sens bien qu’elle attend.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources