Le plaisir des jours, 1914
Au Soleil
POUR secouer le lourd sommeil d’après-midiQui peu à peu nous gagne au jardin engourdiOù, sous les châtaigniers, l’ombre même est pesante,Nous partons, nous allons sur la route luisanteOù tombe et rejaillit comme une averse d’or.Un chien qui rêve au seuil d’une maison qui dortEntr’ouvre ses longs yeux verts pailletés de cuivreDont le regard n’a pas la force de nous suivre.La route droite, au loin, poudroie entre les champs :Nous allons devant nous, éblouis, trébuchants,Sans rien voir, sans penser, pris de brusques vertiges,Dans la chaleur sans air qui sèche et tord les tiges.Nous allons raidissant nos corps, ne parlant pas.Soutenus par le bruit cadencé de nos pas…Il ferait bon, sans doute, au pied de ces vieux saules,Jeter bas le soleil qui pèse à nos épaulesEt dormir jusqu’au soir dans l’herbe… Nous allonsSur la route poudreuse où frappent nos talons,Dédaignant au passage un clair appel de source ;Et bientôt, caressés au vent de notre course,Les yeux faits aux rayons de l’intense clarté,Nous nous sentons plus forts que l’implacable été.Nous allons : le soleil en vain darde ses flèches ;Leur pointe d’or s’émousse à toucher nos mains fraîches.Nous allons, le cœur plein d’orgueil inattendu,Alertes, soulevés de bien-être éperdu,Rythmant nos pas joyeux de chansons fredonnées,Seuls debout au milieu des choses inclinées !
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources