Le plaisir des jours, 1914
Avril
J’AI, depuis ce matin, vécu parmi la joieDes feuillages nouveaux que la brise déploie,Et tout le bleu du ciel est entré dans mon cœur ..Avril, beau mois doré de force et de langueur,Mes yeux se sont ouverts sur la blanche merveilleD’un verger qui fleurit dans le jour qui s’éveille,Et j’ai compris ton charme, Avril, et maintenantQuelque chose en moi reste à jamais frissonnant,De ce frisson joyeux des feuilles à l’aurore.J’ai des chansons d’oiseaux dans ma tête sonore,Je respire, et voici que je porte soudainPlus de parfums en moi que les fleurs du jardin :Je chancelle, étourdi d’extase et de bien-être…Hélas ! que de printemps je n’aurai pas vus naître !J’ignorais ta douceur impérieuse, Avril,Et ce brusque besoin de bonheur puérilQue tu nous mets au cœur et dont tu nous enivres !…Tout enfant, j’ai connu le printemps par les livres.Sous les arbres poudreux et maigres de la cour,Je rêvais des grands bois, comme on rêve d’amour :Les femmes et les fleurs m’étaient aussi lointaines.Je relisais les vers où chantent des fontainesÉternelles, et ceux où l’antique bergerRegarde au pied des monts les ombres s’allonger…Que de fois, murmurant, comme des litanies,Ces vers où je sentais de vagues harmonies,Je me suis aperçu que je pleurais d’émoi !…Et la douceur des mots s’est révélée en moi.Mon cœur, privé de tout, a pris cette habitudeDe consoler avec des mots sa solitude.Les mots ont devancé mes yeux : ils m’ont fait voirLes filles aux bras nus qui rentrent du lavoir.D’avance, ils ont peuplé de bonheurs mes paresses ;J’aurai connu par eux le meilleur des caresses.Les mots !… J’en ai bercé mes jours avec ferveur :De l’écolier captif ils ont fait un rêveur ;Ils auront enchanté cette âme inassouvieOù les jeux vains du songe ont remplacé la vie…Et voilà qu’aujourd’hui le printemps m’apparaît,Le vrai printemps, celui des champs, de la forêt :Les vieux arbres sont fiers de leur jeune couronne,Et la vivante odeur des feuilles m’environne,Plus suave peut-être en cette fin du jour…Le rêve est devenu la vie ; et, tour à tour,Longuement, je regarde au loin, puis en moi-même,Puis au loin, puis encore en moi… Comme je t’aime !
46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources