Le plaisir des jours, 1914
Chaque Soir
Nous avons notre monde à nous, notre univers,Où nous réfugier loin des hommes pervers,En des coins de silence et d’ombre, toujours verts.
Doucement, chaque soir, notre amour s’y retire…Nous n’avons même pas besoin de nous rien dire :Il suffit de nous regarder, de nous sourire.
Tout le reste aussitôt s’éloigne, disparaît…Et c’est comme, au milieu d’une sombre forêt,Une clairière en fleurs qui, soudain, s’ouvrirait.
Nous nous retrouvons seuls et libres de nous-mêmes,Et, pareil aux amants naïfs des vieux poèmes,Je ne me lasse pas d’être sûr que tu m’aimes.
Plus rien n’existe là que d’immatériel,Que notre rêve et notre amour essentiel…Le bleu de tes regards s’agrandit comme un ciel.
Un paysage heureux émane de nos âmes,Qui change, tour à tour, selon que tu réclamesDes douceurs de pénombre ou des couchants de flammes.Nous régnons eu ce monde intime où nous faisons,
Dans le même instant, naître et mourir les saisons,Et surgir, s’il nous plaît, d’étranges floraisons.
Car tout nous appartient, même l’aspect des choses,Et je puis, d’un baiser sur tes paupières closes,T’éblouir tout à coup de lumineuses roses.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources