Le plaisir des jours, 1914
Promenade
MÊME quand je te quitte, avec moi je t’emporte.Notre dernier baiser sur le seuil de la porteProlonge en moi longtemps la douceur de t’aimer.Quand j’écoute, je me surprends à té nommer,Tant notre vie à deux m’a mis cette habitudeAu cœur de ne jamais croire à ma solitude.Je vais parmi la foule et je te dis tout basDes mots, presque étonné qu’on n’y réponde pas ;Mes yeux ont des gaietés qui passent, incomprises…Puis, mon goût d’aventure a de brusques reprises :Une femme, au détour d’une rue, apparaît,Et voilà que mon cœur est tout à coup distrait,Et, durant un instant, mon âme désireuseS’échappe et ne se souvient plus qu’elle est heureuse !Je redeviens un peu le rêveur d’autrefois,Soudainement épris de tout ce que je vois ;Une bouche qui rit derrière une voilette,Des yeux, parce qu’ils sont couleur de violette,Des cheveux dénoués où brille un peigne d’or,Un visage qu’on sent meurtri d’amour encor…L’une, en passant, me plaît d’être à peine jolie,Je l’aime ; et puis une autre passe, et je l’oublie.Une autre passe encore, et sa petite mainFleurit d’un peu de grâce un peu de mon chemin…Et puis, juste au moment qu’une autre me réclame,Je te sens t’éveiller doucement dans mon âme :Tout le reste s’efface et je ne vois plus rienQue ton visage ami se pencher sur le mien.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources