Le plaisir des jours, 1914
Devant l’Aurore
LE rossignol s’est tu… Bientôt viendra l’aurore ;Mais l’horizon brumeux ne bleuit pas encore,Et, les yeux sur le ciel à peine pâlissant,Je guette le premier frisson du jour naissant.Un vent froid tout à coup se lève et me pénètre ;Pourtant je reste là, dans l’ombre, à la fenêtre,Immobile, frileux de n’avoir pas dormi,Pour voir s’illuminer le paysage ami.Un merle réveillé siffle… L’heure est prochaine :J’aperçois plus distinct le sommet noir d’un chêne,Et, là-bas, précédant le grand sursaut vermeil,Une vague lueur annonce le soleil…
C’est l’heure où. dévêtue aux caresses des brises,La jeune aube rougit de ses pudeurs surprises :Inquiète, elle hésite au bord du ciel changeant,Et son doigt rose éteint les étoiles d’argent.La pénombre s’emplit de sa grâce ingénue…Mais les coursiers divins sentent l’heure venue,Ivres d’air et d’espace et la flamme aux naseaux,Et Phœbus, qui, la nuit, fait chanter les roseaux,D’un bras tranquille et fort qui presse et qui dirige.Hâte aux crêtes des monts le céleste quadrige…
Le soleil, d’un seul coup, jaillit, éblouissant :Partout, c’est comme un flot de clartés qui descend…O mystère éternel du jour qui recommence !Je regarde éperdu bondir le char immense,Et voilà, malgré moi, que je me ressouviensDes dieux morts qu’ont rêvés les poètes païens !
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources