Le plaisir des jours, 1914
Elle est allée…
JUSQU’A ce soir, elle est alléeVoir nos fleurs et notre maison,L’ombre des tilleuls sur l’alléeEt le soleil sur le gazon.
Elle est partie, et je demeure,Seul à ma table, — d’un air las,Cueillant des vers à là même heureQu’elle nous cueille des lilas
Des vers !… Je rêvais d’un poème,Où je ferais mourir d’amourQuelque princesse de Bohême,Belle et pure comme le jour.
Je la voyais, les mains fleuriesDe rubis et de diamants,Dans sa robe de pierreriesTrop lourde pour ses seins charmants.
Elle serait l’involontaireAmante d’un prince irréel,Vainement cherché sur la terreEt qu’elle irait rejoindre au ciel…
D’avance, je mettais en elle,Poète, un grand espoir vainqueur,Et je la sentais éternellePour avoir passé par mon cœur.
Mais, peu à peu, mon front se penche…A quoi bon ?… Je vois seulementDes mots noirs sur la page blanche…Je sais trop que la gloire ment.
Je me souviens… Le charme cesse…Par un détour délicieux,Les yeux tendres de la princesseM’ont fait penser à d’autres yeux.
Elle doit être si jolie,Là-bas, au milieu du verger,Où le vent du matin délieSa chevelure d’or léger !
Elle compte les fleurs sans nombreEt, d’avance, rit aux fruits mûrs…Qu’est-ce que je fais là dans l’ombre,Tout seul, entre ces quatre murs ?
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources