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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le plaisir des jours, 1914

Étonnement

André Rivoire· 60 vers

J’IMAGINE parfois, tant mon bonheur s’étonneD’être si fou, si jeune et si délicieux,Tant je sens ta présence illuminer mes yeux,Que j’ai dû commencer ma vie à son automne…

Car je me ressouviens de mes tristes vingt ans,Où mes désirs craintifs mouraient avant d’éclore :Je n’avais pas ce cœur d’allégresse et d’aurore ;J’avais peur de l’amour et honte du printemps.

Je sortais d’une enfance heureuse, mais soumise ;De conseil et d’exemple, on m’avait enseignéLe charme d’un destin paisible et résigné :J’attendais la douceur qui m’en était promise.

Je me disais qu’un jour, après l’isolementDe ma jeunesse en moi jalousement gardée,Cette grâce du moins me serait accordéeDe vieillir sans détresse et sans déchirement.

Je rêvais de n’aimer qu’une femme, une seule,D’un amour très longtemps demeuré sans aveu,Et je la regardais en rêve, peu à peu,Devenir près de moi la mère, puis l’aïeule.

Le bleu clair de ses yeux m’aurait fait la choisir ;Ma vie aurait coulé doucement auprès d’elle,Sous le calme rayon de son regard fidèle :J’aurais aimé sans fièvre et presque sans désir..-.

Rêve de mes vingt ans voilés, rêve d’automne,Que de baisers vivants tu m’auras défendus,Que de bonheur possible et d’amour j’ai perdusA prolonger sans fin ta langueur monotone !…

Que d’aveux sont restés en moi silencieux,Que d’espoirs respirés sans les cueillir en gerbe !…Je n’aurai pas eu l’âge imprudent et superbeOù l’on porte sa vie et son cœur dans ses yeux.

Je m’en voulais de tout, des frissons de la rue,De la femme qu’on suit d’un désir caresséEt qui laisse dans l’âme un songe commencéOù traîne un lent reflet de clarté disparue.

Je vivais replié sur moi, tendre et secret,Toujours près d’être ému, sans vouloir qu’on y croie,Et j’ai failli passer, sans l’orgueil d’une joie,De l’âge de l’espoir à l’âge du regret…

Et l’amour est venu pourtant, comme pénètreUn rayon du couchant sous le feuillage obscur,L’amour dans l’amitié, mélancolique et pur,Et que le cœur tremblant s’attarde à méconnaître,

L’involontaire amour aux vœux irrésolus,Qui chaque soir grandit dans l’ombre et doute encore,Puis se donne en silence et voudrait qu’on l’ignore,Puis tristement s’avoue et n’attend rien de plus.

Il m’a pris peu à peu ma vie et mes pensées ;Mon désir eu lui seul gravement s’exila…Et puis d’autres amours ont suivi celui-là :Des femmes m’ont souri, par d’autres effacées.

Je ne retrouve en moi qu’un vague souvenirEt comme une tiédeur de cendres confondues :Vous laissiez mon cœur vide, étreintes éperdues,Images que mes yeux n’ont pas su retenir !

Je comprends : je gardais mon cœur pour qu’il renaisse ;J’attendais mon bonheur pour être sûr de lui,Et je n’ai pas vécu, pour mieux vivre aujourd’huiTous les étonnements de toute ma jeunesse.

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources