Le plaisir des jours, 1914
L’Heure trouble
ELLE m’a dit : « Je l’aime, il est tendre, il est doux ;Il a posé sa tête, un soir, sur mes genoux ;Il a levé sur moi le regard qui supplieEt prononcé les mots par quoi le cœur se lie…J’étais seule… Pourquoi l’ai-je rencontré, lui !…Mon âme faible avait ce besoin d’un appui,Mes yeux vides voulaient se remplir d’une image…Mes yeux ont rencontré la sienne… C’est dommage…Mais je ne pouvais pas prévoir… Et, maintenant,Je sais qu’il pense à moi, toujours, en frissonnant…Je l’aime… N’est-ce pas, il faut bien que je l’aime,A présent qu’il est sûr de moi, plus que moi-même ?…Ne me regardez pas, ne me demandez rien…Restons ainsi, votre visage auprès du mien.A respirer l’odeur des mêmes fleurs qui monte,Et dites-moi des mots lointains, comme d’un conteOù la dame et l’amant s’attendent à jamais…Vous serez mon ami, le seul, je vous promets…Donnez-moi votre main… Voyez, la mienne tremble…Quand je sens votre main douce et forte, il me sembleQue plus rien désormais ne saurait me meurtrir…Il m’aime, vous savez… Il pourrait tant souffrir,Si je disparaissais brusquement de sa vie,Que toute ma pitié lui demeure asservie…Non, non, n’effleurez pas mes lèvres ni mes yeux !…Je ne vous aime pas… Éloignez-vous, c’est mieux !…Rien que mes yeux, alors… pour un baiser suprême ! ..Je ne vous aime pas, voyons, puisque je l’aime ! »
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources