Le plaisir des jours, 1914
Le Vrai Visage
HEUREUX qui t’a connu, visage de l’amour,Visage où l’on dirait que l’âme, tour à tour,Au fond des yeux changeants vient fleurir ou se fane !Beau visage, ignoré de tout regard profane,Qui, sous les désirs vains, restes comme voilé !…Parfois on te devine, à peine révélé,A la lueur mystérieuse d’un sourire ;Mais, vite, une ombre passe et le jour se retire :Le voile, retombé soudain, laisse déçuCelui qu’allait troubler ton charme entraperçu,Visage de l’amour qui, pour un seul, te gardes,Qui, vers un seul, toujours, uniquement regardes !…Heureux qui, chaque soir, peut se pencher sur toi,Sur ta brusque beauté de tendresse et d’émoi,Sur tes cils palpitants, sur la clarté qui monteDu désir libre enfin de s’avouer sans honte !…Car tu n’es vraiment toi qu’aux moments éperdus :Il te faut l’or vivant des cheveux répandus,Les yeux extasiés que la volupté noie,La fatigue et la meurtrissure de la joie ;Il te faut le creux tiède et blanc de l’oreillerOù, pâli de bonheur, tu puisses sommeillerD’un sommeil lumineux, même dans la nuit sombre.Visage de l’amour, dont l’autre n’est que l’ombre !…
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources