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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le plaisir des jours, 1914

Les Yeux clos

André Rivoire· 30 vers

QUELQUEFOIS, le matin, c’est toi qui la premièreDe nous deux, pour nous deux, souris à la lumière…Moi, je reste immobile et n’ouvre pas les yeux.Mais je t’écoute, et rien n’est plus délicieux.Tu soupires d’abord, et puis tu te soulèves…Tu commences toujours par m’expliquer tes rêves,Comme pour prolonger en toi l’enchantementDe ces bonheurs divins qu’on ne vit qu’en dormant…Je ne dis rien… J’ai l’air de ne jamais entendreEt de ne pas sentir sur moi ton regard tendre…Tu tires doucement le coin de l’oreiller…Tu murmures de jolis mots pour m’éveiller,Des mots où ton amour est plus sincère encore,Parce qu’il peut penser que le mien les ignore…Je ne dis rien, je n’ai pas l’air d’entendre, maisCes mots, je les recueille en mon cœur, à jamais…Puis, tout à coup, tu te fatigues d’être gaie,Et tu m’en veux de la tendresse prodiguéeDans ces réveils charmants que tu crois méconnus…Dans-la chambre, d’un bond, tu sautes, les pieds nus,Et tu cours en chantant faire la découverteDu matin qui s’encadre à la fenêtre ouverte….J’entends claquer au mur le bruit sec des volets.Le jour entre — et la brise — avec tous ses reflets,Avec tous ses parfums d’herbe humide et de roses…Tu reviens te pencher sur mes paupières closes…Mais moi, dès que je sens ton ombre sur mon front,Avant même d’ouvrir les yeux, d’un geste prompt,Au hasard, contre moi, sur mon cœur je t’attire,Et je t’embrasse avec un grand éclat de rire.

30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources