Le plaisir des jours, 1914
Vieux Portrait
J’AI dans ma chambre un vieux portraitD’une aïeule qui te ressemble ;Nous l’avons découvert ensemble,L’œil amusé, le cœur distrait.
Elle a trente ans, un fin visageAu regard tendre et velouté,Que des boucles, selon l’usage,Encadrent de chaque côté ;
Un fichu de Flandre volette,Rattaché par un camaïeu,Sur la gorge que décollèteUn corsage de salin bleu.
Elle sourit, d’un clair sourireQui me rappelle un peu le tien ;Sa bouche semble prête à direDe ces mots que je connais bien.
Au temps où ce portrait m’emporte,Son cœur jeune a-t-il tressailli ?Que fut sa vie, à cette morte ?…Je sais qu’elle n’a pas vieilli.
A-t-elle aimé, comme l’on aimeQuand le cœur éperdu pressentL’approche du moment suprêmeQui laisse une chambre d’absent ?
Mais non, dans ses regards, nul voile…Le sourire est si pur encorAux craquelures de la toile,Au fond du cadre de vieil or !
Sa fin ne l’a point avertie :Elle aimait vivre, et puis, un jour,Un soir, peut-être, elle est partie,Aux premiers ans d’un grand amour…
Quand nous la regardons ensemble,Notre cœur est plein d’un regret,Et, parce qu’elle te ressemble,J’ai mis des fleurs sous son portrait.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources