Le plaisir des jours, 1914
Renaissance
Sous le grand châtaignier je suis venu m’asseoir.Les autres vont courir les bois jusqu’à ce soir :Je suis seul au jardin désert où l’été vibre…J’avais un tel besoin d’être seul, d’être libre,De garder tout mon cœur en moi silencieux,Et d’avoir ce décor paisible sous les yeux,Car j’y sens plus qu’ailleurs ma force revenue.Tout m’en est familier ; chaque fleur m’est connue ;J’aime cette odeur saine où domine l’œillet.Je goûte pleinement ce beau jour de juillet,Un de ces jours dorés où la chaleur enivre.Au hasard, un instant, j’avais ouvert un livre…A quoi bon ?… J’ai le cœur gonflé par trop d’émois :Je laisse se fermer le livre entre mes doigts,Et, tout à coup distrait des pages commencées,Je regarde à mes pieds les ombres balancées,En mordant un brin d’herbe en fleur que j’ai cueilli…Il est loin, le rêveur précocement vieilli,Le chercheur de désirs tourmenté d’impossible,Sitôt sûr d’être aimé brusquement insensible,Qui, chaque jour plus las, se penchant sur son cœur,Sans cesse y regardait se faner dû bonheur…Pour m’emplir tout entier de frémissante joie,Il suffit maintenant d’un rosier qui rougeoie,D’un peu d’azur qui luit dans les rameaux tremblants.Au ciel passe et repasse un vol de pigeons blancs ;Et, tandis que le vent me caresse la joue,Je crois voir ma pensée, autour de moi, qui joueDans l’herbe et le soleil, comme un bel enfant nu,Un bel enfant qu’éclaire un visage ingénu,Qui va, vient, court, s’arrête et regarde et s’étonne,Et qui rit à l’été sans penser à l’automne.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources