Le plaisir des jours, 1914
Rentrée
J’AI vécu ce long jour dans la foule bourrue,Et je rapporte en moi la fièvre de la rue.Je reviens, le front lourd et tous les sens meurtris,Étourdi, fatigué, bourdonnant, de Paris,Et le souvenir vague en ma tête tournoieD’un jour d’effort stérile et de labeur sans joie.A quoi bon ? qu’ai-je fait, là-bas, d’essentiel,Pour me priver ainsi d’air pur, de libre ciel ?J’ai dit des mots lointains, serré des mains distraites,Surpris dans des regards des trahisons secrètes,Vu rougir un ami qui ne me connaît plusQue pour salir le temps où nos cœurs s’étaient plus.Je cherche ; je reprends les heures, une à une ;Je tâche à m’en vouloir de leur garder rancune :Les autres ont raison de vivre ainsi pour eux…Et j’accuse mon cœur d’être trop douloureux.Mais qu’on sent plus profonde en soi la solitude,Au soir d’un jour vécu parmi la multitude !…N’importe, je m’évade enfin !…Dans un instant,Je serai l’hôte heureux du jardin qui m’attend,Et, tandis que le train souffle à gravir la côte,Je reconnais de loin, sur la colline haute,Où déjà le feuillage a l’air d’être endormi,Le toit rouge et pointu qui se montre à demi.Nous traversons des prés : par les vitres ouvertesIl pénètre et circule une odeur d’herbes vertes,Et, rien qu’à regarder le couchant rose et bleu,Le poids du jour en moi s’allège peu à peu.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources