Le plaisir des jours, 1914
Sous Bois
J’AI pris dans mes deux mains ta tête renversée ;J’ai retenu sur toi mon baiser suspendu,Et dans tes yeux, au loin, mon regard s’est perdu,Si loin que ta paupière à la fin s’est baissée.
Nous ne savions plus rien du paysage clair,Et, sous le toit mouvant des feuilles bruissantes,Nous respirions tous deux, à lèvres frémissantes,La douceur de l’amour dans la douceur de l’air.
Partout, dans la forêt qui chante et qui verdoie,L’odeur des muguets blancs sucrait le vent léger ;Nous sentions vaguement des ailes voltigerEt des branches fleurir autour de notre joie.
Les herbes du sentier montaient à nos genoux ;Et nous restions ainsi, debout dans la rosée,Le cœur plein, l’âme ardente et pourtant apaisée,Immobiles, muets, réfugiés en nous.
Tes cils battaient ; parfois, ta paupière entr’ouverteLaissait passer un peu de ton regard lointain…Et c’était le printemps, et c’était le matin :Des rayons, çà et là, dardaient leur flèche alerte.
Tout ce qu’un bruit de pas effraie aux bois peureuxS’enhardissait à voir durer notre silence…Et nous restions ainsi, goûtant la violenceD’un délice plus fort que nos désirs heureux.
Penché sur toi, j’avais soudain la certitudeQue tu m’appartenais pour la première fois,Dans cette obscurité lumineuse des boisDoucement refermés sur notre solitude.
Je me sentais un cœur à défier l’oubli,Ce cœur d’un seul amour où les choses passéesMeurent, toutes ensemble, à jamais effacées,Pour que l’espoir nouveau n’en soit pas affaibli…
Ce matin-là demeure en moi comme un présage :Dès que je pense à nous, je nous vois maintenant,Toi, les yeux clos, et moi, tendre et grave, inclinantSur ton visage clair l’ombre de mon visage.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources