Le songe de l’amour, 1900
Au Pays
JE reviens par les champs : le vent du soir balanceLes sveltes peupliers,Et j’écoute, un à un, rentrer dans le silenceTous les bruits familiers.
Une étoile, visible à peine, déjà trembleAu bord de l’horizon…C’est l’heure où la rumeur des choses se rassembleAutour de la maison.
C’est l’heure où, comme hier, soudainement lasséeEt prise de langueur,Je sens que, malgré moi fidèle, ma penséeRentre aussi dans mon cœur.
Il y fait triste et froid, dans ce cœur que tourmenteUn obstiné désir,Et rien ne le distrait de la lointaine amanteQu’il s’est voulu choisir.
Pourtant l’air est si doux, les couleurs si jolies.En ce rayonnementOù l’ombre claire encor sur les clartés pâliesSe pose lentement ;
La ligne des coteaux se détache si pure,Sur le ciel bleu du soir !…Des arbres, çà et là, dressent la découpureDe leur feuillage noir.
A travers les tilleuls, au loin, le toit qui fumeSe montre et, tour à tour,Se cache ; au long des prés, l’odeur des foins parfumeLe chemin du retour.
Et là-haut, vaporeuse et comme diaphaneDans le jour finissant,La lune attend qu’au ciel tout pâlisse et se fanePour dorer son croissant…
Mais déjà ma pensée est loin du paysage,Mes yeux n’en voient plus rien.Devant moi, seulement, monte votre visageTriste comme le mien.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources