Le songe de l’amour, 1900
Avant l’Adieu
SI vous avez compris ma détresse avant l’heureOù, libre du passé, vous m’auriez attendu,S’il faut que je m’en aille et s’il faut que je pleureSans espoir, même au loin, sur mon amour perdu ;
Si plus faible qu’hier, calme après la surpriseDe vous sentir moins seule en votre isolement,Malgré vous, malgré moi, votre âme s’est reprise,Si vos yeux désormais se donnent tristement ;
Si le rêve obstiné dont vous êtes la proieAprès tant de sanglots vous est resté si cherQue je ne puisse rien pour fleurir d’une joieVotre corps trop fidèle et votre cœur amer ;
Si, comme une eau sensible en qui tout se reflète,Vous ne recevez plus des choses d’ici-basQu’un rapide frisson, qu’une image incomplèteQui tremble et se déforme et ne demeure pas ;
Si votre inquiétude a peur d’être guérie,Si le passé vous tient d’un regret trop profond,Si vous doutez encor des mots que je vous crie,Du droit de les entendre et du bien qu’ils vous font.
Du moins souvenez-vous que j’avais su me taire.Et que, pour m’arracher à mon triste secret,Il fallut entre nous le trouble involontaireD’une même espérance et d’un même regret.
D’où venait cet oubli de nous-mêmes ? Était-ceQue nos cœurs étaient las d’une vaine amitié ?Je me sentais vous plaindre avec plus de tristesse.Vous détourniez la tête avec plus de pitié.
J’avais plus de faiblesse et moins de vigilance.Vous aviez le désir, peut-être passager,De vous savoir aimée au fond de mon silence.J’ai senti ce jour-là vos yeux m’interroger.
Je ne vous en veux pas ; vous êtes sans reproches ;Je saurai, s’il le faut, m’effacer comme avant ;Mais tous les mots d’hier qui nous ont faits si proches.Vous-même à votre insu les appeliez souvent.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources