Le songe de l’amour, 1900
Sans Rupture
TOUS deux nous serons las, peut-être, quelque jour,Moi de ma solitude, et vous de mon amourQu’un obstiné tourment vous force à méconnaître.Je sens, du fond de vous, trop de passé renaîtreQui, même si nos cœurs voulaient s’appartenir,Ferait sur chaque aveu peser un souvenirEt nous séparerait d’une double rancune…Des paroles en moi retombent, une à une,Au poids des lourds secrets qu’elles n’ont point trahis.Je sais, de plus en plus, que je vous obéisEn ne vous disant rien qui puisse vous atteindre.Je sais que vous souffrez vous-même de me plaindre.Que nous souffrons tous deux sans pouvoir nous guérir.Nous serons las, peut-être un jour, de tant souffrir.Vous ne me direz rien : j’aurai compris moi-mêmeQu’au lieu de s’apaiser, depuis que je vous aime,Toute votre douleur s’est attisée encor.Longuement, j’emplirai mes yeux du cher décorPour qu’il survive autour de votre image claire :Et puis je m’en irai sans haine, sans colère,Sans rupture, et mes pas tâcheront d’oublierDésormais le chemin si longtemps familier.
22 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources