Le songe de l’amour, 1900
Crépuscule
PUISQUE je suis bien sûr de ne l’aimer jamais,Puisque ma vie est faite ailleurs, comme la sienne.Hélas ! et que j’ai pris l’habitude ancienneD’accepter mon destin comme si je l’aimais ;
Puisqu’un passé très tendre emplit mon cœur fidèle,Et qu’en somme je suis encore presque heureux,Pour contempler son cher visage douloureux,Je m’accorde les soirs des jours vécus loin d’elle.
J’entre, et le crépuscule hésite au ciel tremblant ;Elle brode pensive au coin de la fenêtre ;Mais, dans l’ombre où mon pas la fait me reconnaître,Elle me tend la main d’un geste calme et blanc.
Puis elle se détourne et sourit ; je m’approche,Je regarde le soir traîner en ses cheveux,Et j’ai parfois des mots qui seraient des aveuxS’ils n’étaient dits sans trouble, accueillis sans reproche.
Nous causons quelquefois d’un livre qu’elle a lu,D’un pays qui l’attire, ou d’une fleur qu’elle aime…Et puis, j’en viens toujours à parler de moi-même.De tout ce qui me manque, — et qu’il m’aurait fallu.
Je lui confie un peu mon âme faible et douce.Et comme j’ai rêvé l’impossible bonheurD’être aimé d’un amour fidèle et pardonneur.D’un dévouement discret qui jamais ne repousse.
Elle ne me dit rien de sa journée : elle aComme une peur de tout ce qu’elle en pourrait dire ;Mais rien qu’à son regard et même à son sourire,Je comprends, je devine et je sais tout cela.
Tandis qu’elle m’écoute en rêvant, tout émueDe me sentir si tendre et si découragé.Je sais qu’en tisonnant les tristesses que j’ai.C’est un peu sa douleur aussi que je remue.
Et, songeant qu’à tous deux notre sort est pareil,Avant de la quitter, sur le seuil de la porte,Je ne me souviens plus que je souffre, et j’emporteSon tranquille sourire en moi, comme un conseil.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources