Le songe de l’amour, 1900
Profil perdu
J’aime qu’en un profil très douxSon visage à peine s’évoque,Dans le demi-jour équivoqueDont la langueur pénètre en nous.
Le silence ému garde encoreLe charme inquiet de sa voix.Je la regarde, et j’entrevoisDes choses d’elle que j’ignore.
Elle rêve. Son front baisséDécouvre un peu de nuque blanche.Et son cou fragile se penche,Indolemment, comme lassé.
Ses cheveux surtout, que rattacheUn peigne invisible, me fontAu cœur le mal doux et profondDes grands amours dont on se cache.
Devine-t-elle mon émoi ?Du moins elle n’est pas compliceDu désir profane où je glisse…Ses yeux même sont loin de moi.
Seule, une ombre mystérieuseSouligne en ses traits effacésUn coin de lèvre que je saisMélancolique et sérieuse.
Plus tendre, en ce profil perduSon charme épars se réfugie.Malgré moi, j’ai la nostalgieD’un bonheur qui m’est défendu.
Ce n’est qu’une minute brève,A peine un souffle passagerQui fait en mon cœur voltigerLa cendre ancienne d’un rêve.
Je ne suis dupe qu’à moitiéDe l’illusion qui me berce ;C’est comme une ombre qui traverseNotre lumineuse amitié.
Sans espoir qu’elle m’appartienne,Je ne crains pas d’être déçu :Je ne l’aime qu’à son insu,Quand plus lointaine elle est plus mienne.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources