Le songe de l’amour, 1900
La Vie perdue
HEUREUX qui sans révolte accepte bien sa vieEt vieillit doucement dans la vieille maison,Libre de tout espoir, libre de toute envie.N’ayant jamais changé de cœur ni d’horizon !
A force de les voir et de les reconnaître,Pour leur seule présence il aime à son insuLes choses et les gens qu’il voit de sa fenêtre ;Il possède son rêve et n’en est pas déçu.
Quelquefois il accueille et d’avance il pardonne ;Il n’admet point en lui de vœu trop exigeant ;Mais le peu de douceur que chaque jour lui donneSuffit à le bercer de bien-être indulgent.
Il se plaît en lui-même au déclin des journées ;Et, tandis que le soir emplit le calme ciel,Pour sauver le parfum des minutes fanées,Son âme diligente en fait un peu de miel.
Jamais hors de son cœur nul sanglot ne s’ébruite :Et, dans un brusque adieu de tout ce qu’il rêvait.Il n’a jamais pleuré sur sa raison détruite ;La douce quiétude habite à son chevet.
Il est heureux sans trouble et presque sans mystère,Humble et rêveusement jaloux de ce qu’il a…Oh ! comme j’étais fait pour vivre sur la terreL’inconscient bonheur d’être né celui-là !
Son corps ne survit pas à son âme épuisée :Tous deux, comme ils sont nés, s’apaisent à la fois ;Son cœur reste fidèle où sa main s’est posée,Sa vie, au long des jours, lui coule entre les doigts.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources