Le songe de l’amour, 1900
Rêve
J’ai rêvé que j’étais heureux : vous étiez là,Telle que, si souvent, mon cœur vous appela,Pensive auprès de moi, sur un livre inclinée,Calme et, seulement lasse un peu de la journée,Aimant autour de vous mon désir attendri.Je vous ai regardée et vous m’avez souri…Vous étiez là, chez moi, depuis des jours, sans doute,Bien à moi, rien qu’à moi, guérie, heureuse, — toute,Le sourire adouci, les yeux accoutumés.Les livres, les parfums, les fleurs que vous aimezVous avaient près de moi fidèlement suivie.Votre cœur seul avait changé dans votre vie,Et je vous regardais soudain m’appartenir,A moi, sans un regret, sans même un souvenir !C’était l’heure du soir, où l’ombre est claire encore,L’heure où votre visage harmonieux se doreD’un rayon qu’on dirait tombé de vos cheveux,Notre heure d’autrefois, celle des premiers vœuxOù, retenant le mot qui les eût repoussées.Déjà votre silence écoutait mes pensées.Et je me revoyais fidèle, chaque soir.Tout plein de mon amour caché, venant m’asseoirAuprès de vous, chez vous, au coin de la fenêtre.Et je me rappelais tout le brusque bien-êtreQui semblait dans ma vie, au loin, se prolonger.Sitôt qu’un peu de vous m’était moins étranger.Vous étiez là, chez moi, paisible et grave, sûreD’être aimée et d’aimer toujours sans meurtrissure.Confiante en mon cœur éprouvé si longtemps,Laissant votre pensée et vos regards flottantsErrer autour de moi sur les choses amies.Et nous étions heureux… Nos âmes endormiesSe reposaient enfin, pour toujours, du passé…Heureux ?… Mais d’un bonheur, d’avance, un peu lassé,Qui s’étonnait parfois de vivre en nous si procheEt traînait après lui comme un vague reproche :Vous étiez là, chez moi, vous ! J’étais votre amant !Vos regards accueillaient les miens, docilement !Je pouvais me pencher sur vous et, sans rien dire,Caresser vos cheveux, baiser votre sourire,Et garder votre main longtemps sur mes genoux,Cependant que le soir viendrait, autour de nous,Une à une éteignant les couleurs attardées,Effacer dans nos yeux les choses regardées !…Là-bas, dans le fauteuil où mon désir ferventVous avait installée en songe si souvent,Mais sans croire possible, un jour, votre venue,Vous étiez là, dans l’ombre assise, la main nue.Avec ce clair visage unique, où l’on diraitQue toute la clarté de l’âme transparaîtEt que le corps rayonne au travers de la robe,— Visage insoupçonné de tous, et qu’on dérobeJalousement aux yeux des autres, pour qu’un jourIl puisse être le don suprême de l’amour !Et voici qu’à ma joie inattendue et brèveQuelque chose d’amer se mêlait, en mon rêve.Je sentais de mon cœur s’éloigner tristement,Avec le jeune orgueil de mon renoncement.Tout ce qui grandissait en moi ma destinée :Ce goût de ma douleur pure et passionnéePar qui mon désir même était comme ennobli,Ce mépris de l’espoir et du facile oubli,De tout ce qui console et de tout ce qui tente.Aux soirs fiévreux et lourds d’involontaire attente.Dans ce brusque bonheur, qui pourtant m’était dû,Mon chagrin me manquait comme un ami perdu.Je retrouvais en moi la même inquiétude ;J’étais seul, tout à coup, d’une autre solitude,Et, moi-même, écartant le rêve dédaigné,J’évoquais votre cher visage résigné,due toujours inclinait quelque douleur pesante.Pour chasser de mes yeux votre image présente.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources