Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le songe de l’amour, 1900

Soirs anciens

André Rivoire· 32 vers

JE me souviens un peu qu’elle venait le soir,Toujours à la même heure et toujours le dimanche ;Et la table était gaie avec sa nappe blanche,Et les grands plats d’étain luisaient au vieux dressoir.

Je n’étais qu’un enfant triste et cachant sa peine,Distrait, sauvage même aux sourires amis.Avec des yeux rêveurs qu’on croyait endormis ;Car j’étais seul en moi tant qu’elle était lointaine.

D’avance, éperdument, je l’accueillais tout bas ;Dans les bruits familiers j’écoutais sa venue ;Et, quand j’étais bien sûr de l’avoir reconnue.Je serrais en mon cœur le trouble de ses pas.

Elle entrait en riant, dès le seuil inclinée,Donnant ses yeux, donnant son front, donnant sa main,Foute fraîche du soir et rose du chemin,Belle de bonté simple et de joie étonnée.

Et puis, dans ses genoux, au loin, je me revois,Petit corps bienheureux que protège et que frôleLa tiédeur de son bras autour de mon épaule ;Ses mots que j’aime encor n’étaient bien qu’en sa voix.

Tout mon être ignorant frémissait d’espoirs vagues,Et je l’enveloppais de silence et d’aveux ;L’ombre était douce et claire autour de ses cheveux,Et ma main frissonnante aimait ses doigts sans bagues.

Calmes, sûrs de leur grâce et du bonheur qu’ils font.Elle avait l’art divin des gestes qui comprennentEt surtout ce regard dont les enfants s’éprennent,Mystérieusement chimérique et profond…

Le meilleur de mon rêve autour de vous persiste,Cher fantôme ancien, seul être en qui j’ai cru,Quelquefois oublié, mais jamais disparu.Qui pour naître en mon âme attend que je sois triste !

32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources