Le songe de l’amour, 1900
Paysage intime
POUR y mener mon rêve où pleure un deuil amer,J’aime entre tous un paysage d’outre-merEnsoleillé, superbe et triste.Il ressuscite en moi celle qui l’a connu ;Mes yeux ne l’ont point contenu.Je sais seulement qu’il existe.
Il fut, un soir d’automne, évoqué doucementPar des mots que je garde avec recueillementAu plus secret de mon cœur sombre ;Il est né d’un murmure aux lèvres que j’aimais.Et seul il survit désormaisAu cher passé rentré dans l’ombre.
De meilleurs souvenirs sont perdus, mais parfoisJe me redis les mots pour entendre la voixQui les anime et les colore ;Leur douceur m’est fidèle, et je retrouve en euxLe paysage lumineuxEt triste qu’ils ont fait éclore.
C’est quelque part très loin sous un ciel d’orientBeau de couleur légère et de soleil riant ;Dressant leurs crêtes inégales,Les monts aux bleus replis tremblent dans la chaleur,Et tous les parfums sont en fleur,Et l’air pur vibre de cigales.
L’ombre même étincelle et la lumière éclôt.Dormante au long d’un mur, changeante au bout d’un flotSur les sables d’or monotoneLa mer brode au rivage un clair ourlet d’argent.Et, sur un rythme diligent,.Le rouet des vagues chantonne.
Seul et morne, perdu sous le ciel, au milieuDe toute cette vie éparse dans l’air bleu.Un grand arbre aux feuilles fanées.Où la brise en passant laisse un bruit de métal,Debout, solitaire et fatal.Semble mort depuis des années…
Seul et morne est mon cœur, et le présent divin.Jusqu’en ses replis d’ombre, épanouit en vainToutes les clartés qu’il recèle ;Un débris de bonheur s’y dresse fièrement.Debout dans son isolement.Mort dans la vie universelle.
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources