Le songe de l’amour, 1900
Petite Rue
C’est une rue étroite avec d’humbles maisonsDont la pluie a verdi de lèpres les façades,Des chambres d’ouvriers aux fenêtres maussadesOù vit le sourd regret des larges horizons.
Car voici que, dès l’aube, avec des forces neuves,En se frottant les yeux, les hommes sont partis,Doucement, pour ne pas éveiller les petits.Et tout le long du jour les femmes seront veuves.
Elles vivent ainsi, courbant la tête aux jougsDes austères devoirs que le matin ramène,Rêvant d’herbe et d’azur au bout de la semaine.Comme un petit enfant rêve de beaux joujoux.
Toutes, leurs derniers-nés pendus après leurs manches,Sur des labeurs sans trêve usent leurs yeux rougis,Tristes sœurs de misère, esclaves du logis,Pour qui le temps vécu se résume aux dimanches.
Mieux que le nourrisson qui crie en son berceau.Des serins et des fleurs sont leurs amis fidèles :Car d’instinct les enfants, qui languiraient près d’elles.En sortant de leurs bras descendent au ruisseau.
Pêle-mêle, ils sont là, les garçons et les filles :Près des flaques où l’eau pendant des mois croupit,Avec des cris aigus barbote et s’accroupitTout ce peuple fangeux de bambins en guenilles.
D’avance résignés, calmes, insoucieux,Aux promesses de coups qui pleuvent des croisées,Ils lèvent seulement leurs têtes amuséesOù fleurit la candeur paisible de leurs yeux.
Quelque vieille en haillons, dévouée à leur garde,Par honte de manger sans payer son écot.Tout en hâtant l’aiguille aux mailles du tricot,Sur le bord du trottoir, placidement regarde.
Parfois, comme une aumône à ses membres perclus,Voici qu’un pan de ciel au long des toits s’azureEt coule aux murs heureux de la vieille masureLa pitié d’un rayon qu’elle n’espérait plus.
Et d’en haut, tout à coup, les femmes consolées,S’avisant que la cruche est vide pour le soir,Avec du rire au coin des yeux viennent s’asseoirDans le soleil qui flambe aux portes des allées.
On s’assemble, on s’attarde, on ne se souvient plusDes doigts rugueux et las qu’ont meurtris les piqûres,De l’ouvrage qui presse, et des chambres obscuresOù la poussière abonde aux planchers vermoulus.
Le soleil tiède et bon s’épanouit en elles ;Et, lorsque rentreront les hommes alourdis,Elles auront, ce soir, dans l’ombre du taudis.Un grand besoin d’aimer et d’être maternelles.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources