Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le songe de l’amour, 1900

Songeuses

André Rivoire· 32 vers

N’AYANT jamais souffert, tristes d’avoir songé,Sans espoir, sans regret, sans joie, elles demeurentDans les vieilles maisons des villes qui se meurent,Comme elles, tristement, d’ennui découragé.

Elles ont accepté la vie humble et soumise,La banalité morne et simple du devoir,Le bien-être d’aimer sans révolte et d’avoirL’a peu près du bonheur dans la douceur permise.

Heureuses du baiser distrait de chaque jour,Les désirs inquiets se sont retirés d’elles ;Elles gardent leurs corps inertes et fidèles.Pauvres corps dédaignés qui pouvaient tout l’amour !

En leurs yeux où sommeille un regard monotone,L’habitude a flétri la gaîté des couleurs :Passives à la joie et mortes aux douleurs,Plus rien n’émeut leur âme et plus rien ne l’étonne.

Silencieusement, comme d’une prison,Leur rêve oisif s’attarde au bord de la fenêtre.Dû vit au loin l’espace et par où les pénètreUn peu d’air voyageur qui vient de l’horizon.

Parfois du piano, sans charme et sans Justesse,Pour endormir dans l’ombre un cri d’isolement.Elles font sous leurs doigts s’évoquer lourdementUn vieil air d’opéra qui plaît à leur tristesse.

En des livres menteurs elles ont lu jadisDes histoires d’amour terribles et charmantes.Où de pâles héros trouvaient pour leurs amantesDes mots doux à pleurer qu’on ne leur a pas dits.

Tout un monde impossible habite en leur mémoire.Et, bien que résignés, leurs jours sont pleins d’exils ;Et de vagues émois font battre encor leurs cils,Mais leurs cœurs sont guéris d’espérer et de croire.

32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources