Le songe de l’amour, 1900
Peut-être
CELLE que j’aimerai plus tard, si j’aime encore,Si mon cœur, malgré moi, garde immortellementL’espoir inavoué d’un être que j’ignore,Je veux qu’elle ait l’orgueil de notre isolement.
Je veux qu’un cercle étroit de bonheurs l’emprisonne,Qu’elle ait découragé l’amour et le désir.Si pure qu’avant moi le rêve de personne,Même pour un regret, n’ait osé la choisir.
Je l’évoque parfois sans croire qu’elle existe :Elle aurait, elle aussi, l’âme que je rêvais,Et que j’avais peut-être, et dont le deuil persisteAu fond mystérieux de mon orgueil mauvais.
Son amour, dédaigneux des secrètes prudences,Ne m’imposerait pas ces longs jours d’amitié,Où même le désir s’attarde en confidences,Hésite en langueur tiède et s’émiette en pitié.
Elle me sourirait d’une lèvre pâlie,Comprenant bien qu’en moi chaque jour entassaitToujours plus de silence et de mélancolie,Elle serait très douce, et peut-être, — qui sait ? —
A force de la voir si confiante en elle.Je croirais presque aux vœux qui m’ont déjà menti ;Elle éploierait sur moi, comme l’abri d’une aile,Un espoir de tendresse et de bonheur blotti.
Et, sans l’aimer encor, bien qu’en ma solitudeSurvive à la douleur le mal d’avoir souffert,Je referais ma vie avec la quiétudeNon d’un rêve imploré, mais d’un amour offert.
Je ne supplierais pas : mon cœur n’est plus capableDu dévouement profond qu’il faut pour exiger ;Je sais trop ma faiblesse, et je serais coupableD’un aveu malgré moi peut-être mensonger.
Mais je sais bien aussi qu’un amour neuf apporteAssez d’oubli distrait pour qu’on espère en lui ;Et, si je la voyais sur le seuil de ma porte,Je ne serais pas sûr de mon cœur, aujourd’hui.
Chaque bienfait reçu me rendrait à. moi-même,Pour être digne au moins de l’avoir accepté ;Je m’aimerais sans doute en voyant qu’elle m’aime,Et je serais meilleur de toute sa bonté.
Sans lui rien découvrir de ma peine inconnue,Je m’avouerais meurtri de chagrins sans raison…Mais elle verra bien qu’au jour de sa venueTout le bonheur possible entre dans la maison.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources