Le songe de l’amour, 1900
Plus tard
PARFOIS, je t’imagine avec des cheveux blancs,Avec un petit corps vieilli qui se dérobe,Et qui s’indique à peine aux plis que fait la robe ;Ta main sur moi se pose en gestes indolents.
Mais ton visage ancien transparaît sous tes rides ;Tes yeux ont survécu, limpides et fleuris.Tu ne regrettes rien, puisque tu me sourisSous ton petit bonnet de tulle à larges brides.
Nous aimons respirer de lointaines odeurs ;Le temps nous a guéris du désir et des fièvres.Toute parole est pure en passant par tes lèvres ;Même nos souvenirs ont d’exquises pudeurs.
Le monde autour de nous s’apaise et s’atténue ;Les couleurs et les bruits, tout se voile et s’éteint.Chaque jour, notre corps nous semble plus lointain.Je te vois telle enfin que je t’ai méconnue.
Comme nous étions fous ! Que de baisers perdus !Nos âmes d’autrefois étaient deux étrangèresEt ne cherchaient dans les étreintes passagèresQu’un égoïste espoir de frissons éperdus.
Dans le fauteuil où la vieillesse nous enchaîne,Purs et libres de tout ce qui nous séparait,Le meilleur de notre âme à présent s’apparaît,Et nous nous comprenons devant la mort prochaine.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources