Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le songe de l’amour, 1900

Une Larme

André Rivoire· 44 vers

L’autre soir, une larme entre nous est tombée ;Nous étions pleins d’un grand effroi silencieux.Qu’importe à qui de nous l’autre l’a dérobée ?Tous deux, nous la sentions monter lourde à nos yeux.

C’était un de ces soirs que l’amitié redoute,Où l’on n’ose approcher des mères et des sœurs,Où toute pureté tremble, frissonne et doute.Tant leur charme profane a d’étranges douceurs.

Je sentais mon cœur fou battre avec violence.Caché dans le coin sombre où je m’étais assis,Je vous ai longuement regardée, en silence,Lumineuse au milieu des meubles indécis.

Vous aviez ce regard lointain que je vous aime,Cet air découragé qui m’a fait vous choisir ;Et je vous devinais triste ainsi que moi-même,Pleine d’un trouble vain qui n’est pas le désir.

C’était l’heure incertaine et plus lente à l’automneOù le soleil mourant se traîne au mur tiédi,Avant d’éteindre enfin sa pâleur monotone.Au soir d’un jour brumeux sans aube et sans midi.

Et tandis qu’aux rideaux légers de la fenêtreSa lueur attardée agonisait déjà,La nuit proche faisait plus doux notre bien-être.Si doux qu’un espoir vague en nos cœurs s’affligea.

Graves, nous nous taisions ; votre main délaisséeMélancoliquement rêvait sur vos genoux.Frissonnante comme une main de fiancée…L’autre soir, une larme est tombée entre nous.

En nos yeux inquiets l’ombre s’était accrueAvec l’obscur danger de notre isolement ;Nous écoutions, sonore au pavé de la rue,Renaître et fuir la vie, au loin, confusément.

Et tous deux, par instants, troublés des mêmes fièvres,Nous prenions peur de l’ombre et nous avions besoinDe laisser malgré nous se crisper à nos lèvresD’illusoires gaîtés d’où nos cœurs étaient loin…

Cette larme furtive entre nous suspendue,Quel deuil mystérieux vous fit donc la pleurer,Pour vous cacher ainsi de l’avoir répandue,Et d’où vient qu’à mon tour j’ai feint de l’ignorer ?

C’est fini maintenant des bonheurs sans alarme ;J’aurais peur, à Jamais, d’entendre votre voix.Toute notre amitié se meurt de cette larme :Nous nous sommes menti pour la première fois.

44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources