Le songe de l’amour, 1900
Réveil
TU dors. Je te regarde. Aux plis de l’oreillerTa figure d’enfant s’est toute rajeunie.J’ai baisé lentement ta paupière brunie,Et ma main te caresse avant de t’éveiller.
Tu ne reconnais pas la chambre ni moi-même ;Ta pensée et tes yeux s’entr’ouvrent à regret ;Toute lointaine encor de ton rêve secret,Surprise, tu prends peur d’entendre que je t’aime.
Tout recommence un peu du passé puéril,Tes effarements d’âme et tes pudeurs charnelles ;On dirait que la vie hésite en tes prunellesEt qu’elle a mis en toi le trouble d’un péril.
Tu sens confusément se presser à tes lèvresDes noms chers autrefois qui ne te sont plus rien,Et tressaillir au fond de ton cœur ancienDes souvenirs épars de doutes et de fièvres.
Puis tu t’allonges toute en un frissonnement,Et ton corps s’alanguit dans un vague bien-être ;Sur tes yeux éblouis du jour qui les pénètreTes cils voluptueux palpitent doucement.
Et tu souris, et c’est une minute exquise :Notre amour se ranime en ton cœur incertain,Si jeune, si nouveau dans l’éclat du matinQue j’ai l’illusion de t’avoir reconquise.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources