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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le songe de l’amour, 1900

Rêves

André Rivoire· 32 vers

JE veux tout ignorer de sa vie étrangère ;J’ai rêvé d’un coin sombre où je viendrais m’asseoir,Sans surprises, à la même heure, chaque soir,Dans la chambre qu’emplit sa présence légère.

Je saurais qu’elle est là, très douce, et qu’elle attend.Toute songeuse encor d’une oisive journée,Blottie en sa douleur que j’ai seul devinée,Qui lentement la tue et qu’elle aime pourtant.

Et j’aurais malgré moi comme une inquiétudeDe la mélancolie éparse autour de nous ;[e me sentirais triste, et presque un peu jalouxDe sa quotidienne et morne servitude.

Je verrais bien qu’elle a pleuré depuis hier ;Ses yeux me sembleraient plus las que de coutume ;Je croirais découvrir toujours plus d’amertumeAux plis de son visage inconsolable et fier.

Mais je lui cacherais tout ce que j’y soupçonne,Timide, et sachant trop pour l’en vouloir meurtrirQue la pitié des mots blesse au lieu de guérir.Et comprenant que sa douleur n’est à personne.

J’aurais, même entre nous, peur de l’humilier.Si j’osais trop la plaindre et m’attendrir sur elle ;Afin de rassurer sa confiance frêleJe serais doucement et gaîment familier.

J’aurais l’air de croire au bonheur pour qu’elle y croie ;Nous resterions ainsi longtemps, le cœur distrait ;Parfois même en nos yeux quelque chose feraitPasser l’émotion furtive d’une joie.

Et nous nous quitterions, paisibles, dès qu’au cielLa nuit s’annoncerait prochaine, craignant l’heureOù le mot qu’on eût dit si tendrement effleure,Que même le silence est confidentiel.

32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources