Le songe de l’amour, 1900
Sans Reproches
NE lui reproche rien ! Reprends ta solitude,Et, puisque ton amour ne pouvait rien guérir.Pourquoi lutter en vain contre la certitude ?Rentre au fond de toi-même et sache bien mourir.
Tu n’as que trop montré ta misère secrète.Au lieu de la subir sans révolte et sans cris.L’amour que tu cachais vaut seul qu’on le regrette :Tu ne mérites plus d’avoir été compris.
Si tu n’as pas voulu des faciles étreintes.Si, plus mélancolique et plus ambitieux,Tu te croyais plus pur et plus fort que tes craintes ;Si des bonheurs humains tu détournais les yeux ;
Si tu t’es cru marqué pour l’orgueil solitaireD’épanouir dans l’ombre en ton cœur invaincuLa gloire d’un amour assez beau pour le taire,D’un rêve assez divin pour n’être pas vécu,
Tu devais jusqu’au bout, comme tu l’as choisie,Remplir ta destinée, et, ferme en tes douleurs.Grand d’une intérieure et morne poésie.Sécher toi-même en toi l’eau vaine de tes pleurs.
Ne plains que ta faiblesse et n’accuse personne !N’attends rien d’un sanglot ; souffre et ne le dis pas,Sachant donner ton cœur, sans que ta main frissonne,Pour le seul et profond bonheur d’aimer tout bas.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources