Le songe de l’amour, 1900
Scrupule
CE soir, mon cœur hésite à s’avouer si tendre ;Je me sens vous aimer d’un bonheur éperdu :Tout ce que je dirais, j’aurais peur de l’entendre ;Et vous me puniriez de l’avoir entendu.
Je sais vos lendemains de doute et d’amertume,Et quel regret jaloux suit vos soirs d’abandons.Je serai triste et grave ainsi que de coutume,Je vous épargnerai d’inutiles pardons.
C’est à moi d’être fort contre votre faiblesse.Je veillerai sur vous dans l’ombre à votre insu,Je veux que le désir à jamais vous délaisse :Notre amour est trop beau pour en être déçu.
A quoi bon désormais vous troubler de mes fièvres ?L’heure est mélancolique, et j’ai pitié de nous.Un besoin de tendresse a passé sur vos lèvres :Je ne veux que rester fidèle à vos genoux.
Calme, j’endormirai mes espoirs et vos craintes ;Malgré vous, s’il le faut, de moi-même vainqueur.Je saurai vous aimer d’un amour sans étreintes.Les regrets du baiser s’en iront de mon cœur.
Je ne vous crierai point ma détresse incomprise ;J’aurai plus de courage, ayant trop de fiertéPour vouloir d’un bonheur obtenu par surpriseQue votre âme incertaine eût peut-être accepté.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources