Le songe de l’amour, 1900
Silences
ELLE rêve, sa main joue aux plis de sa robe ;Elle baisse les yeux, peut-être qu’elle attend ;Le silence entre nous se prolonge, et pourtantMon désir inquiet tendrement se dérobe.
Je me sens l’adorer d’un cœur humble et soumis ;Mais pour l’aimer ainsi, même sans lui rien dire,Avec cette ferveur des yeux et du sourire,Il faut bien cependant qu’elle me l’ait permis.
Je ne serais pas là dans l’ombre et tout près d’elleJe ne reviendrais pas, si je n’étais bien sûr.Chaque soir, du regard si tranquille et si purDont elle accueillera ma présence fidèle.
Je ne demande rien ; je sens qu’elle a comprisTout l’aveu qu’en mon cœur si tristement je porte ;Elle sait que ma main tremble à toucher sa porte,Comme tremble mon âme aux choses que j’écris.
Elle a bien deviné qu’il faut m’être plus tendre,Et que je m’abandonne et que je me soumets.Et que j’ai renoncé, depuis que je l’aimais,Même aux vagues douceurs d’espérer et d’attendre.
Elle peut se pencher sur mon cœur transparent,Comme au bord d’une eau calme une enfant sérieuseQui regarde parmi l’ombre mystérieuseFrémir l’herbe profonde au fil clair du courant.
Qu’importent les mots vains qui lui diraient ma peine !Notre silence même a son charme secret…Je veux que, sans aimer, elle ait comme un regret,Qu’elle soit presque sûre, et demeure incertaine.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources