Le songe de l’amour, 1900
Solitude
COMME les violons sont tristes au matin !Ce désordre, ces fleurs, ces femmes délaissées,Cette gaîté banale autour de mes pensées ! —J’écoute, et je regarde, et mon cœur est lointain.
L’air est lourd de fatigue et de mélancolies.Et, dès longtemps prévu comme un ressouvenir,A travers les rideaux plus clairs je sens venirLe jour blême qui rôde aux fenêtres pâlies.
Par instants, le dégoût d’un geste ivre et brutalEmplit mon âme, encore et malgré moi surprise ;Le bruit inattendu d’un verre qui se briseProlonge en moi longtemps sa plainte de cristal.
Comment donc suis-|e là ! Je riais tout à l’heure ;Mais fatiguée, au loin, toute rumeur décroît…Vais-je donc m’en aller seul dans le matin froid,Comme un enfant perdu qui grelotte et qui pleure
J’avais cru mort trop tôt mon cœur mal endormi.Moi-même au fond de moi je pénètre et me juge.Mais près d’un autre cœur j’ai besoin d’un refuge.Depuis que mon passé ne m’est plus un ami.
Pour sa pâleur et sa tristesse dédaignées.Quel douloureux attrait de pitié sans désirMe fera du regard distraitement choisirUne de celles-là que tous ont désignées ?
Des pleurs mal étouffés trembleront dans ma voix ;Et peut-être, en mes yeux voyant sa gaîté vaine,Elle saura trouver pour consoler ma peineUn de ces mots très doux qu’elles disent parfois.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources