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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le songe de l’amour, 1900

Sur le Seuil

André Rivoire· 44 vers

UN grand bonheur hésite au seuil de ma pensée.J’ai peur de l’accueillir, sachant que tout y meurt :Trop d’anciens sanglots, trop d’espoirs l’ont laisséePleine encor malgré moi d’une morne rumeur.

J’ai trop connu déjà, pour l’oublier sans crainte,Comme tout est fragile et se disperse en nous.Le souvenir m’obsède et marque à son empreinteLes rêves que je fais dans l’ombre à vos genoux.

Au temps des vains amours qu’un seul jour cicatrise.Trop tôt j’ai voulu croire et dire que j’aimais.J’ai pleuré, j’ai souffert, j’ai douté par surprise.Et j’ai perdu mon cœur sans le donner jamais.

J’ai flétri sur ma lèvre, avant de les comprendre,Des mots que je sentais moi-même irrésolus.S’il en est temps encor sauvez-moi, venez rendreA tous ces mots fanés la fraîcheur qu’ils n’ont plus.

C’est ma faute peut-être, et je devais sans douteVeiller sur mon trésor d’un cœur plus ménager.Avant de l’entreprendre être sûr de la route.Et puis, à chaque pas, longtemps m’interroger.

J’ai mal gardé ma vie et n’ai pas su me taire ;J’ai craint la solitude et j’ai pris trop souventPour les astres d’en haut les lueurs de la terre,Quand j’implorais des yeux l’horizon décevant.

Vous-même, à votre insu, je vous ai tant cherchée.J’ai cru, tant de longs mois, ne jamais découvrirLe charme pressenti de votre âme cachéeQue, vous aimant déjà, mon cœur n’osait s’ouvrir.

Je vous savais rêveuse, inaccessible et douce.Voilant d’un frêle orgueil vos chagrins épiés.Ayant au fond des yeux le regard qui repousse,Plaignant d’instinct l’amour, sans le voir à vos pieds.

Et comme j’étais las, et comme j’étais triste,Dans l’ombre autour de vous j’errais, pauvre glaneur,Sans espérer d’amour, quêtant ce qui subsisteDe pitié dans une âme au déclin du bonheur.

Je vous ai pour moi seul fidèlement choisie ;J’ai voulu vous aimer sans plainte et sans espoir ;J’ai tué le désir après la jalousie.Sûr qu’il fallait me taire et sachant le vouloir.

Et maintenant qu’enfin je vous ai mieux connue,J’ai douté si longtemps d’être jamais heureux,Tant de joie inquiète en mon cœur s’insinueQue, tout près du bonheur, je suis toujours peureux.

44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources