Le songe de l’amour, 1900
Sur ton Épaule
Tu m’as donné tes yeux, tu m’as donné ta bouche ;Sois moins prudente, achève : ose donner ton cœur.Je le sens, malgré toi, sous ma main qui le touche,Frémir comme un nid tiède où les petits ont peur.
Tu m’as donné ton corps inquiet et docile,Et ta fatigue heureuse, après tes longs sanglots.Maintenant tu dors presque. Un rayon qui vacilleGlisse à travers la chambre au bord de tes yeux clos.
Sombres, les rideaux lourds pendent sur la fenêtre ;Mais, depuis un moment, toute l’obscuritéFrissonne du rayon furtif qui la pénètre.Ton visage a dans l’ombre un contour de clarté.
L’heure est douce ; mon cœur n’a plus de violence,Et ma tête repose appuyée à ton bras,Toute pleine d’amour, de rêve et de silence,Dans le parfum léger de ton corps sous les draps.
Entre mes deux genoux tu t’es emprisonnée.Tu restes immobile et tendre, comme siTu devais lentement finir cette journée.Oublieuse de tout ce qui n’est pas ici.
Et pourtant, loin de moi, ton âme est asservie ;Nous comptons malgré nous, peut-être à notre insu.Les instants passagers que tu prends à ta vieEt qui me laisseront plus triste et plus déçu.
Quand tu relèveras ta tête fatiguée,Tu ne me rendras pas tes yeux qui s’ouvriront ;Tu feras cet effort d’être enfantine et gaie.Et pour ne pas pleurer notre adieu sera prompt.
J’entendrai lourdement se refermer la porteEt s’éloigner ta robe alentour de tes pas…Seul après le bonheur que ta présence apporte.J’aurai des souvenirs que je n’avouerai pas.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources