Le songe de l’amour, 1900
Sympathie
Vos yeux étaient si purs et si mélancoliques,En ce morne déclin d’un jour désenchanté,Que j’emporte à jamais, comme d’humbles reliques,Un peu de leur tristesse et de leur pureté.
J’ai senti s’incliner nos âmes fraternellesAu poids du même rêve et du même souci :Une ombre intérieure emplissait vos prunelles ;Mais tout votre visage était comme adouci.
Un air de bonté grave et de mansuétudeFaisait plus triste encor le charme de vos traits ;Toute réfugiée en votre solitude,Vous parliez de vous-même avec des mots distraits.
Vous ne m’avez pas dit quelle invisible atteinte,Quel deuil obscur et vain, quel retour du passé,Quel pleur jamais pleuré, quelle ardeur mal éteinteProlongeait sa détresse en votre cœur blessé.
Vous ne m’avez pas dit votre misère intime :Et pourtant, ce jour-là, malgré vous, j’ai comprisDe quel orgueil muet vous étiez la victime.De quels bonheurs épars vous comptiez les débris.
Toute votre âme en pleurs a passé dans la mienne.N’ayez point de regret jaloux, ne craignez pasQue je vous le rappelle, ou que je m’en souviennePour vous interroger encor, même tout bas.
Je ne veux rien savoir des secrètes blessuresNi du rêve ancien qui les rouvre parfois ;Mais l’aurai désormais des tendresses plus sûres,Plus de mystère aux yeux, plus d’ombre dans la voix.
Meurtris d’un mal pareil, même espoir nous rassembleIndulgents l’un à l’autre et presque résignés.Quand vous me consolez d’un mot grave, et qui tremble,C’est vous un peu qu’en moi, chaque soir, vous plaignez.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources