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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les vierges, 1890‑1894· Les extases

L’Apôtre

André Rivoire· 72 vers

A M. Henri Bergson.

IL viendra, précédé de parfums et de harpes ;Et, quand il passera dans l’air mélodieux,Pour lui faire un tapis digne des anciens dieux,Les Vierges, sur sa route, étendront leurs écharpes.

Leurs cœurs ont reconnu l’Apôtre pressenti,Par qui seul, au ciel clos, s’ouvriront les Sésames,Et qui, sans dire un mot, viendra fleurir leurs âmes,Sachant les mots souillés d’avoir longtemps menti.

Mais, dans le soir nouveau, mieux que toutes paroles,La douceur de ses yeux profonds et résignésSaura guider leur cœur vers les fronts dédaignés,Comme un rayon pieux vers de pauvres corolles.

Alors, en un concert d’appels lents et plaintifs,L’ombre tressaillera de lointaines détresses…Mais l’Apôtre a passé comme un vent de caresses,Et son doigt s’est levé vers les cieux attentifs.

Et voici que là-haut, dans un rêve sublime,Tout un monde, vers qui le nôtre est en chemin,S’évoquera de l’ombre à l’appel de sa main,Comme un ciel de lumière au-dessus d’un abîme.

Grande d’avoir souffert, forte d’avoir comprisQu’elle portait en soi le rameau vert de l’arche,La vieille humanité s’est enfin mise en marche,Par le monde jonché de ses propres débris…

Sous les noirs infinis dont tremblaient leurs aînées,S’unissant de pitié plus encor que d’amour,Les âmes d’ici-bas sauront connaître un jourLe charme austère et pur des mornes destinées.

Elles sauront s’aimer, d’un cœur silencieux,Pour le peu qu’elles sont, pour le peu qu’elles durent,Sans fuir le cercle étroit des maux qu’elles endurent,Sans heurter leur chimère à d’impassibles cieux.

Elles s’inclineront, calmes et résignées,N’ayant jamais connu, pour se plaindre du Sort,Ni la chute après les vertiges de l’essor,Ni les larmes de sang que nous avons saignées.

Elles n’auront qu’un rêve éternel et charmant ;Et des processions blanches de Vierges douces,Traînant leurs pieds muets sur d’invisibles mousses ;Passeront dans les soirs mystiques, lentement.

Et, sur leur pâle front, l’étoile indicatriceLuira, comme autrefois pour les mages lointains ;Et toutes marcheront vers les mêmes destins,Rêvant d’un pur amour qui console et guérisse.

Chacune ira, pensive, en attendant les jours,Les mains jointes, en un recueillement austère ;Mais le premier appel d’une âme solitaireSera comme un aveu qui la prend pour toujours.

Alors elle viendra, libre des anciens doutes,Quittant le blanc cortège à pas silencieux,Et sûre de la voix, sans connaître les yeux ; —Car les âmes n’auront qu’un rêve, et l’auront toutes.

L’air luira comme en songe, — et les couples sacrésGlisseront pas à pas, purs des vaines attentes ;Pas un désir profane aux lèvres hésitantes :Tous les yeux seront beaux de s’être rencontrés.

Et les astres seront fervents comme des cierges ;Et, sous l’azur du ciel paisible et nuptial,Nul ne cherchera plus l’impossible Idéal,

A travers les sanglots des Femmes et des Vierges.Car elles fleuriront, douces comme un parfumDont chacun se caresse et qu’un seul fait éclore,Gardant l’espoir au Monde en leurs grands yeux d’aurore,L’espoir jeune et sacré qu’il avait cru défunt.

Le Prophète a passé… Des voix surnaturellesAgonisent au loin dans les bois endormis.Les Vierges, gravement, rêvent-aux jours promis,Sous le ciel triste et lourd qui retombe sur elles.

Mais, dans les purs transports de leur cœur embrasé,Elles ont emporté, lentes et solennelles,Le regard de l’Apôtre au fond de leurs prunelles,Et l’écharpe divine où son pied s’est posé.

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources