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Les vierges, 1890‑1894· Les légendes

La Vierge aux Yeux d’Or

André Rivoire· 96 vers

Pour Gustave Mendel.

DES parfums erraient dans le soir plus tendre ;L’ombre était mystique, et le vent frôleur.La Vierge aux yeux d’or vers le ciel en fleurLeva, doucement son front las d’attendre.

Et toujours rêvait la Vierge aux yeux d’or :« Las ! j’ai peur du temps, peur du temps profane.L’Espéré m’oublie et mon cœur se faneA l’attendre en vain dans le soir qui dort.

« S’il avait passé, passé par mégarde,Sans prendre en pitié mon cœur aux abois.Qu’importe la nuit ! Qu’importent les bois !Monseigneur l’Amour me daigne en sa garde ! »

Les bois, qui dormaient de leur sommeil noir,Vibraient sourdement de plaintes funèbres,Et, pour l’effrayer, massant leurs ténèbres,Barraient l’horizon d’un mur sans espoir.

Mais les astres bons, clignant leurs paupières.Semblaient lui sourire et la protéger.« Va ! » lui disaient-ils. Et son pied léger,Comme au grand soleil, courut sur les pierres.

Elle erra longtemps, sans peur du chemin,Suivant dans la nuit l’appel des fontaines ;Et, pour la conduire aux sources lointaines,L’Espoir et l’Amour lui donnaient la main.

Car des ennemis veillaient au passage,Montrant sans pitié la griffe ou la dent ;Et tous s’embusquaient, piquant et mordant,L’ortie à la main, la ronce au visage.

Un torrent grondait au fond du ravin ;L’ombre était devant, l’ombre était derrière ;Mais, pour la garder, mieux qu’une prière,Elle avait au cœur son rêve divin.

Puis, viendrait l’aurore, écartant les voiles,Éveillant aux bois lumière et chansons,L’aube au rire frais, l’aube aux blancs frissons,Qui fait aux cieux d’or pâlir les étoiles.

Une lueur vague, un trouble dans l’air.Un frémissement courut sous les branches.Le matin plus froid bleuit ses mains blanches,Et le jour prochain sourit au ciel clair..

Et le vent passait, passait comme une aile,Cueillant son arôme aux sentiers fleuris.« Va ! » disait sou rêve. Et ses pieds meurtrisHâtaient sous les bois leur marche éternelle.

Puis la plaine, au loin, s’ouvrit brusquement ;Des rougeurs flambaient aux toits des chaumières ;Et le ciel nouveau, baigné de lumières.Nimbait l’horizon d’éblouissement.

Des gars au pas rude allaient aux prairies,Un brin d’herbe aux dents et la pioche au cou…Et leurs grands yeux clairs luisaient tout à coupD’avoir rencontré ses lèvres fleuries.

Mais, par les sentiers, les cheveux au vent,La Vierge oubliait fatigue et souffrance ;Et, sans détourner ses yeux d’ignorance,Sous les vains regards, marchait en rêvant.

Midi ! Tout dormait sous le ciel de flamme.La Vierge aux yeux d’or allait son chemin…Un frisson glacé, qui roidit sa main,Passa brusquement du corps jusqu’à l’âme.

Et, sans force, au pied d’un buisson fleuri,Pressant des deux mains son cœur solitaire,La Vierge tomba le front contre terre,Tomba chastement, sans pousser un cri.

Or, sur le chemin, sans grand équipage,Las d’avoir couru par monts et par vaux,L’oreille bercée au pas des chevaux,Rentraient à la nuit le Prince et son page.

Ils allaient tous deux, beaux comme le jour,Et, sans les pousser, flattant leurs montures,Leurs grands yeux hardis rêvaient d’aventures ;Leurs cœurs vaguement languissaient d’amour.

Le Prince disait : « Que le soir est tendre !Que l’ombre est mystique, et le vent frôleur !Un frisson d’émoi court au ciel en fleur :Qui prendra mon cœur, mon cœur las d’attendre ?

« On dit que, le soir, l’Amour vagabondTend parfois sou arc au bord des venelles. »Et comme il songeait, l’extase aux prunelles,Son cheval trembla, hennit, fit un bond.

« Or çà. cria-t-il, honte à qui recule ! »Il quitte la selle ; il trouve un corps froid ;Et, penchant alors ses yeux pleins d’effroi,Il cherchait à voir dans le crépuscule…

Or, toujours rêvait la Vierge aux yeux d’or.Ses traits ont gardé leur douceur sereine :— « Qu’elle est belle, ami ! J’en ferai la reine !…Vois, elle sourit ; peut-être elle dort. »

Et. pour l’éveiller, le Prince, en sa fièvre,L’effleurait parfois de son front brûlant ;Les yeux restaient clos… Le Prince, en tremblant,S’en vint respirer tout près de sa lèvre.

O prodige ! — Alors un frisson courutSur la lèvre en fleur qu’il avait baisée ;La Vierge rougit comme une épousée,Puis, rouvrant les yeux, sourit, — et mourut.

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources