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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les vierges, 1890‑1894· Les légendes

L’Aveugle

André Rivoire· 128 vers

A Madame P. Bardot.

DEBOUT vers l’horizon, sur la falaise haute,Dans le soir qui frémit de lointaine rumeur,L’Aveugle s’est dressé vers le soleil qui meurt,Pleuré lugubrement des vagues sur la côte.

Dès l’aube, il se courbait sous l’éternel affront,La lumière a pesé sur l’orgueil de son rêve ;Mais voici qu’une brise a fraîchi de la grève :Sentant la nuit descendre, il relève le front.

L’extase d’un triomphe élargit ses prunelles ;Et, comme un roc géant sur l’azur clair du soir,Le geste qui l’exalte au faîte du sol noirS’immobilise en attitudes solennelles.

Cœur de rebelle, épris de blasphèmes divins,Impatient des jougs serviles et des règles,Ses regards volaient au soleil, comme des aigles :Le soleil implacable a puni ses yeux vains.

Seul désormais, vaincu du dieu que nul ne brave,Comme un damné qui traîne avec lui sa prison,Il va par les chemins, sans avoir d’horizon,Dans l’éternelle nuit dont son rêve est esclave.

En ses yeux morts le monde est mort. Tout s’est éteint,Les cieux larges, les bois lointains, les buissons proches,Et les fleurs qui s’ouvraient au bord croulant des roches,Et les étoiles qui tremblaient dans le matin.

N’importe, l’air qui passe, une aile qui voltige,Le paysage au loin s’évoque en un frisson ;Et la source lui rit d’une alerte chanson,Et l’arôme des fleurs le guide vers leur tige.

Puis, voici les beaux soirs frangés de clairs velours,Les aubes aux lueurs fraîches et rougissantes,Les midis qui versaient l’or des clartés puissantes,Comme des urnes qui s’épanchent en flots lourds.

Ses yeux illuminés vous ont vus face à face,Soleils des soirs, des aurores et des midis ;Ils ont connu l’extase avant d’être maudits,L’extase des jours clairs qu’aucune ombre n’efface.

Hors des ténèbres dont tu croyais le punir,Son rêve encor s’élance aux splendeurs qu’elles voilent.Voici l’aube qui monte ou les cieux qui s’étoilent :Soleil, tu ne peux rien contre le Souvenir !

Et chaque soir, de ses prunelles orphelines,Où l’étincellement de tes gloires a lui,Bravant le dieu vaincu par l’ombre comme lui,On dirait qu’il se hausse, à l’heure où tu déclines…

Puis c’est la nuit qui monte au loin des bois épais,Massant l’ombre indécise et lourde des feuillages ;Et la lampe agonise aux vitres des villagesQui s’endorment du jour en un rêve de paix.

Puis tout se tait ; l’ombre inquiète se recueille.Mais parmi le silence une brise a frémi ;Comme un pâle soleil, sur le monde endormi,Le clair de lune va glisser de feuille en feuille.

Et c’est une langueur, où le cœur aux aboisS’apaise doucement des orgueils et des fièvres ;Et d’étranges frissons, troublants comme des lèvres,Glissent aux plis frileux des ondes et des bois.

Oh ! pourquoi, dans la nuit qu’ils effleurent,Ces chants lointains,Ces voix d’amour qui s’appellent et qui se pleurent,En mots indistincts ?

Oh ! pourquoi, dans l’émoi des ramures,Cette douceur,Et ces parfums qu’on sent éclore des murmures,Au vent plus berceur ?

Ce bruit frais pressenti sous un voileSi fin, si blanc ? —C’est que des mains s’ouvrent là-bas vers une étoile,D’un beau geste lent.

Le flot lourd s’assoupit vers la grève,D’un flux pâmé ;Et les Amants s’en vont cueillir la fleur du Rêve,Au bois parfumé.

Les cœurs s’ouvrent dans l’ombre ainsi que des corolles :L’Aveugle se referme en son isolement,Et, tandis que les voix s’éplorent doucement,Son âme est sans désirs, sa lèvre est sans paroles !

Mais voici, tout au loin, dans le soir caresseur,Qu’une approche invisible et lente se précise ;Et son cœur s’est ému d’une attente indécise,Si douce, qu’en son rêve il évoque une sœur.

« Ne cherchez point qui vous effleure,Par quelle route solitaireJ’ai marché vers vous sur la terre,Si je souris, ou si je pleure.

« Vous ne m’avez pas appelée ;Vous ne m’auriez point reconnue ;Et cependant je suis venueA votre détresse exilée.

« Si je viens ainsi la première,C’est que mon âme est la moins forte :Voilà tant de soirs que je porteLe deuil de vos yeux sans lumière.

« Et je serai la sœur fidèle.Qui vous console et qui vous aime,Et n’a de passé qu’en vous-même, —Discrète comme un frisson d’aile.

« Ma pitié sera calme et douce,Pitié de sœur, pitié de femme…Oh ! gardez mes yeux et mon âmeDu geste sombre qui repousse ! »

Et lui, penchant le front vers la Vierge sacrée,De toute sa tendresse et de tout son espoir,Il songeait tristement comme le ciel est noir,Et comme c’est trop peu des orgueils qu’on se crée.

« Oh ! parlez encore ! — Je voisVotre âme et vos yeux tout ensemble,Sachant que leur douceur ressembleA. la douceur de votre voix.

« Oui, seule vous êtes venue,Cherchant mon cœur pour le guérir,Quand j’aurais pu vivre et mourirSans vous avoir jamais connue.

« Je ne veux plus rien que sentir,Toujours, de toute sa pensée,Sur mon épaule caresséeVotre front las s’appesantir.

« Nous nous en irons par les routes. —Les bois au loin dorment sur nous.Mais je veux mettre à vos genouxMes fiertés, mes haines, mes doutes.

« Et, si mon front est soucieux,Que votre voix soit plus câline !Mon âme, hélas ! est orpheline,Depuis que je pense à vos yeux. »

Alors, très douce, en un murmure de ses voiles,Comme pour se donner, dans l’ombre, infiniment,Sous le ciel de tendresse et de recueillement,Elle ouvrit d’un baiser ses yeux vers les étoiles.

128 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources