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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les vierges, 1890‑1894· Les légendes

La Belle au Bois dormant

André Rivoire· 218 vers

A Madame J. Chantelouve.

ELLE a dormi cent ans, comme en rêve, parmiLa pensive langueur des choses endormies.

Cent ans déjà ! Cent ans qu’un charme adosses yeux !La vie a délaissé le parc silencieux.

Tous les bruits, sur un mot magique de la Fée,Depuis cent ans, au creux des murs sont étouffés.

Aux jardins sans frissons même odeur s’éternise,Le même crépuscule au ciel pâle agonise,

Depuis cent ans ! — Sur l’herbe, où le soir s’est posé,Brillent encor les mêmes gouttes de rosée,

Depuis cent ans ! — Les fleurs s’arrêtent de fleurir,Les vents de soupirer, les ruisseaux de courir,

Et, brusquement figés aux lèvres des statues,Dans les grands bassins morts les jets d’eau se sont tus.

Parc de rêve, où plus rien ne vibre et ne tressaille,Tu fus gardé cent ans de magiques broussailles !

L’heure est prochaine : entends au loin le chant du cor !Jardin mystérieux, tu vas fleurir encore !

Et toi, palais de marbre en ton rêve endormi,Entends aussi là-bas le cor des jours promis !

Tu languis sans frissons parmi l’air sans murmures ;L’ombre dort, immobile, au pied blanc de tes murs,

Et tes fenêtres, à l’appel des mandolines,N’entr’ouvrent plus leurs paupières de mousseline.

Au fond des grands salons où rêvent les pastels,Nuls froufrous doucereux de soie ou de dentelles.

Sous les doigts suspendus dorment les clavecins,Un pied furtif hésite au cœur las d’un coussin,

Et les couples, en de muettes causeries,Gardent leurs yeux rieurs qu’une valse a fleuris,

Tandis qu’à chaque porte, appuyés sur leur lance,Des gardes endormis veillent sur le silence.

L’heure est prochaine : entends au loin le chant du cor !Palais mystérieux, tu vas revivre encore !

Et tout là-bas, en un paisible demi-jour,La chambre attend l’éveil mystique de l’Amour.

Porte close, elle dort, sans haleine, assoupieEn son ouate d’étoffe sourde et de tapis.

Le cor vain sonne au loin les ivresses futures :Sa voix, profane encor, meurt parmi les tentures.

Et, dans l’ombre, en sa robe blanche, aux chastes plis,La Vierge dort son rêve et tremble qu’on l’oublie…

Oh ! rouvrir sa paupière aux lumineux frissons,Sa lèvre au rire frais, son oreille aux chansons !

Secouer ce mystère étrange qui l’épeure,Fuir ce parc de silence et ce lit de torpeur !

Retourner vers le monde, inquiète et ravie,Marcher, courir, — revivre enfin parmi la vie !

Or, tandis qu’elle écoute et languit, — chastement,L’Espéré se recueille au seuil du Bois dormant.

Rêvant d’hallalis et de vains trophées,A travers les monts, à travers les vaux,Le Prince est venu, guidé par les fées,Sous le ciel fleuri de rayons nouveaux.Les sources, gaîment, chantaient sous les lierres ;Mais les bois sont pleins d’ombres familières :La biche a trompé limiers et chevaux.

Sa fuite a lassé leur fougueuse ivresse.La chasse erre encore au fond des grands bois,Et l’on sent passer comme une détresseDans l’appel mourant d’un cor aux abois.C’est déjà nuit sombre au pied noir des chênes,Et le ciel frémit d’étoiles prochaines,Et l’air s’alanguit de vagues hautbois.

Le Prince est si las ! Son cœur se lamente,Dans le soir très doux qui dort sous les cieux.Regrets des jours vains, désirs vers l’Amante,Un rêve d’amour a voilé ses yeux.Si pourtant, ce soir, parmi l’ombre douce,Elle allait venir, traînant sur la mousseSes pas nonchalants- et silencieux !

Soudain, voici luire, en la nuit profonde,Deux grands yeux d’appel, noirs et veloutés.Tout près s’indécise une forme blonde ; —Et l’ombre s’emplit d’étranges clartés.« Viens, disent les yeux, sans peur du bois sombre. »Qu’importe ! — Et le Prince a suivi dans l’ombreLa biche légère aux yeux enchantés.

Or, il errait, cherchant au ciel la lune pâle.

Mais déjà, toute proche, en un reflet d’opale,Une lueur très douce éclairait son chemin.Des oiseaux réveillés s’enfuyaient sous sa main,Et tout là-bas chantaient d’invisibles fontaines.Des parfums, messagers de tendresses lointaines,Rôdaient parmi la brise heureuse, doucement.Un charme de mystère et de recueillement,Comme une étrange fleur éclose aux bois complices,L’emplissait malgré lui d’inquiètes délices.Mais dans la nuit soudaine, où courut un frisson,Partout, devant, derrière, un magique buisson,Haut jusqu’au ciel, armé de ronce, impénétrable,Surgit comme un grand mur fait d’ombre inexorable.Et, d’un bond, devant lui, la biche disparut.Sombrement, l’épaisseur des ténèbres s’accrut..Au loin ses vains regards s’emplissaient d’ombre morne.Et rien ! Partout la nuit ! Toujours la nuit, sans borne,Froid linceul qui l’enserre en ses plis de torpeur.Alors, dans le silence implacable, il eut peur.Ah ! s’il avait au poing sa lance, ou son épée !Mais non… La gorge en feu, sur sa lèvre crispée,Il rassemble, éperdu, son âme, — et par trois fois,L’appel râlant d’un cor emplit au loin les bois.

Tout change. Une fraîcheur le caresse au visage,Et le mur enchanté s’ouvre pour son passage.

C’est d’abord les jardins, peuplés de verts massifs,Qui dorment, sans haleine, avec des airs pensifs,Dans les molles tiédeurs d’un pâle crépuscule.

Le Prince étend les bras, s’émerveille et recule.

Un reflet de blancheur traînait sur les gazons,Et là-bas, au travers des vagues frondaisons,Le palais de son rêve emplissait l’ombre exquise.

Et son cœur pressentit l’Amante enfin conquise.

Mais, dans ce bon sommeil des rayons et des fleurs,Pas un souffle de vent, nuls frissons de couleurs.Seul, le Prince, à pas lents, marche sous les grands arbres.Tout vit, pourtant : le long des bosquets et des marbres,Dispersés çà et là, comme un essaim charmant,Des pages de satin se poursuivent gaîment,Fuyant d’un bond joyeux la balle qui s’élance…Mais non, tout dort parmi le magique silence.Le pied souple et léger qui semblait fuir le solProlonge étrangement son éternel envol,Et le rire est muet sur les lèvres ouvertes,Comme la brise est morte au cœur des branches vertes.

Mais le prince marchait sans crainte et sans émoi.Malgré lui, dans son cœur, il se disait : « C’est moiQu’attendaient ces jardins pour renaître à la vie ! »Et d’espoirs inconnus son âme était ravie.

Il monta l’escalier de marbre. Un reflet d’orBrillait comme une étoile au fond du corridor.Les chambres l’accueillaient, ainsi que des amies,Dans la tiédeur de leurs tentures endormies.Il traversa les grands salons, silencieux,Sans alanguir le pas, sans détourner les yeux, —Comme fuit une barque au courant qui l’emporte.

Et ; quand il fut tout près, sur le seuil de la porte,Il écouta son cœur, avant de l’entr’ouvrir :Son cœur battait si fort, qu’il eut peur de mourir.

Mais là-bas, sur le lit qu’un rideau lourd dérobe,Dans la grâce mystérieuse de sa robe,Elle dort, les yeux clos, rêvant qu’il va venir.Le Prince la regarde et croit se souvenir.Vivre ainsi loin du monde et de l’heure mortelle !Aimer !… Et sans parole, à genoux devant elle,Plein de ses traits charmants dès longtemps adorés,Il lève à la couleur de ses yeux ignorés.

Mais voici, lentement, qu’ils s’entr’ouvrent ; sa boucheSe recueille ; un frisson court aux plis de la couche.Craintive, elle s’éveille, en lui tendant la main,Puis murmure — oh ! si bas ! — : « Ce n’est donc plus demain ! »

Or, les yeux dans les yeux, le cœur et les mains proches,Seuls et graves parmi la chambre sans reproches,Ils se parlaient dans l’ombre, avec des mots berceurs.

« Vous serez mon amie et la sœur de mes sœurs :Leur jalouse tendresse a gardé votre place…— Mon frère, votre main… Prince, je suis bien lasse.

« Oh ! ce silence horrible des jardins,C’est lui, toujours, qui m’obsède et m’accable.Je croyais voir, en un rêve implacable,Passer là-bas d’étranges paladins.

« Ils s’en allaient, dans leurs armures lourdes,Faire la guerre à des rois mécréants :Et, sous le poids de leurs chevaux géants,Le sol pliait, avec des plaintes sourdes.

« Ils chevauchaient, et par monts et par vaux,Toujours au pas, nuit et jour, en silence,La tête droite, et tenant haut leur lance,Rênes flottant sur le col des chevaux.

« Leurs yeux, luisant à travers les visières,Comme de l’eau, la nuit, au fond des trous,Scrutaient, au loin, l’épaisseur des bois rouxDont ils longeaient, en passant, les lisières.

« Ils s’avançaient, en ordre, trois par trois ;Et quand, dans l’ombre, ils croyaient voir des formes,Jusqu’à leur front levant leurs poings énormes,Ils se signaient d’un grand signe de croix.

Les jours passaient, et les saisons, — automnes,Printemps, hivers, étés, — les jours passaient ;Et, sans relâche, en moi retentissaient,Toujours, leurs pas pesants et monotones.

« Et je vous appelais de mon cœur frémissant,Quand chevauchaient vers moi les paladins funèbres ;Ils venaient, l’air farouche et le poing menaçant, —Et j’implorais en vain l’épaisseur des ténèbres.

« Je savais bien que tout cela devait finirEn un frisson divin de lèvres rapprochées.Mais vous n’étiez pas né, vous qui deviez venir,Pour chasser de mes yeux ces mornes chevauchées.

« Et puis, vous grandissiez, à l’insu de mon cœur,Frêle, et promis déjà pour dissiper mes voiles ;Rêvant de grands combats, dont vous seriez vainqueur,Vos yeux graves d’enfant s’ouvraient vers les étoiles.

« Nul ne comptait pour moi les jours déjà lointains ;Dans le vide éternel, pas une cloche amieQui tintât l’angelus des soirs et des matins :Toujours l’attente vaine en la chambre endormie.

« Mais vous êtes venu — qu’importe maintenant ! —Avec les yeux de mon espoir clairs et mystiques ;Des douceurs ont passé sur mon cœur frissonnant ;Le silence a frémi d’ineffables cantiques… »

Et le Prince écoutait la voix douce, muet,Penché dans l’ombre heureuse où rien ne remuait.

Tout s’alanguit encore en de molles paresses, —Comme avec un respect d’effrayer leurs tendresses.

Alors, d’un même appel, pour le même serment,Leurs lèvres et leurs cœurs s’unirent chastement.

L’air s’emplit de parfums ; des musiques lointaines,Des murmures, des voix, le chant clair des fontaines,Tout s’harmonise en un concert délicieux ;Des rayons inquiets tremblent au bord des cieux ;Tout palpite ; un frisson d’ailes passe, et voltige ;Tout près, tinte une horloge, — et là-bas, sur leur tige,Des fleurs, après cent ans, achèvent de fleurir.

Mais qu’importe ! à présent tout peut vivre — et mourir !L’instant qu’ils ont vécu se rit du temps profane ;Et, si jamais la fleur de leur amour se fane,Vainqueurs du sort jaloux qui les eût séparés,C’est assez pour tous deux de s’être rencontrés.

218 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources