Les vierges, 1890‑1894· Les légendes
Une Voix chante
A Madame J. Meunié.
Sous les yeux sans regard des pensives statues,Que le soir, chastement, vêt de brume indécise,Au fond du parc ancien, la Vierge s’est assise,Rêvant dans le silence aux voix qui se sont tues.
Seuls et lointains, les grands jets d’eau mélancoliquesS’exaltent doucement vers la lune sereine ;
Et, dans l’ombre, leur plainte éternelle s’égrèneGoutte à goutte, comme un chapelet de suppliques.
La rumeur vaine au loin monte, toujours pareille ;Mais si continûment leur détresse s’élance,Qu’elle se fond avec la langueur du silence,Dans les bruits coutumiers que n’entend plus l’oreille.
Oh ! qui donc, en ce soir mystérieux d’automne,Dans l’ombre, à pas muets, tremblant qu’on le repousse,Viendra rompre, d’une plainte lointaine et douce,La tristesse de ce silence monotone ?…
« Soyez bonne à la voix qui pleure !Le vent prend soin de l’assoupir,Et fait douce comme un soupirLa voix qui pleure.
« Sa plainte monte et vous effleureD’un murmure si caressant,Qu’un rêve tendre et languissantVous effleure.
« Ce qu’elle dit n’est pas un leurre,La voix qui chante sous vos pas…Oh ! non. ce qu’elle dit n’est pasUn leurre !
« Mais elle va fuir avec l’heure, —Si votre cœur n’est le réseauOù se prend, comme un faible oiseau,L’heure. »
Es-tu morte à présent, voix lointaine, ô voix tendre ?Mais non ; le parc s’est recueilli pour mieux entendreLes mots délicieux que tu gardes encor ;Et la Vierge, parmi les pâleurs du décor,Que la lune bleuit comme un vitrail d’église,Sous les arbres silencieux s’immobilise ; —Cependant qu’à travers le feuillage endormiSon œil se pose au ciel et regarde, parmiLes constellations que l’horizon dévoile,Fuir insensiblement quelque pensive étoile.
Toujours seule, au milieu des marbres sans frissons,Elle tressaille au chant de ces vagues chansonsQui s’éplorent là-bas, si douces et si grêles,Comme un gémissement lointain de tourterelles.
C’est parfois la chanson du rêve passagerQue le soir fait éclore aux lèvres d’un berger ;Ou bien c’est un passant dont l’adieu se recueille,Et s’attarde, et se traîne au loin de feuille en feuille…
Mais tout à l’heure, ce chant triste qui montait,Ces mots comme voilés dans l’ombre où tout se tait,Toute cette prière invisible était douceComme un souille de brise errant parmi la mousse !…
C’était un de ces soirs compatissants et doux,Où tout homme a besoin de se mettre à genouxPrès d’une femme qui serait ou qui fut sienne,Et, sur quelque air vieillot de tendresse ancienne,Sur un rythme berceur qu’on croyait oublié,Songeant qu’on a souffert et qu’on a supplié,De rêver, de vouloir qu’à sa lèvre il renaisseQuelque chose de son cœur et de sa jeunesse…Et l’air chantait si triste, et l’on eût dit parfoisQu’une âme frêle allait se briser dans la voix.
Elle écoute ; son front se relève et se penche,Comme après qu’un oiseau s’est enfui d’une branche…
Mais ce suprême appel dans le soir recueilli,Cette tendresse dont la Vierge a tressailli,Venait d’un de ces vieux qui vont au long des portes,Payant d’une chanson le gîte et le couvert :Son cœur flétri, parmi l’ombre, s’était rouvert,Et son aveu lointain s’éplorait vers les Mortes…
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources